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  L'art de A.Zinoviev


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ALEXANDRE ZINOVIEV

Résistance et Lucidité


Claude Schwab

Analysant les mécanismes de la société soviétique, les disséquant sans pitié, les projetant sur une fresque globale, Zinoviev a posé un décor qui redonne toute "on urgence à la question éthique : qu'est-ce qui fait l'homme ? A ceux qui craignent que la question ne soit trop banale, Zinoviev montre avec persuasion qu'il faut redécouvrir quelques évidences, quelques idées simples et s'y tenir dans une cohérence qui engage la totalité de l'existence. En fondant inlassablement la civilisation sur l'existence de la personne, Zinoviev ne dit rien de nouveau sous le soleil. Il défend ainsi une des seules manières de résister à la folie d'un monde courant vers un avenir qu'il croit radieux. Il le fait au risque de paraître réactionnaire aux yeux de ceux qui pensent pouvoir franchir les frontières individualisantes pour célébrer la prépondérance du groupe et le pouvoir du social. Avec la vision perspicace de la sentinelle qui observe l'avenir en train de se faire, Zinoviev met en garde contre les mirages délirants et appelle l'homme à jeter un regard sur lui-même : c'est là que se trouve la clé de la résistance. En exigeant la reconnaissance de l'individu par la société et en affirmant la responsabilité de l'individu envers la société, Zinoviev se bat non pas pour maintenir une idée du passé, mais pour rendre possible la vie dans l'avenir.

" II ne faut jamais avoir peur de la banalité d'un sujet s'il nous émeut réellement " disait Maurois. Il ne faut pas avoir peur de la banalité si elle est aux prises avec l'exigence de vérité : telle est la force émotive des innombrables narrations qui s'entrecroisent dès les Hauteurs Béantes. Cette force est émotive au sens le plus profond : elle " met en marche ", elle motive à résister au courant d'une société normalisante. Mue par la passion de la vérité, la banalité la plus simple et la plus évidente devient originale, surtout si elle est attestée par la souffrance liée à une résistance minoritaire. Elle révèle alors que la banalité - au sens péjoratif - est le lot de ceux qui se croient dans le " bon " sens, celui de l'histoire ou celui du vent. En préférant la lutte dans le terre-à-terre du quotidien, elle dévoile la béance des hauteurs vers lesquelles la société croit s'acheminer.

Le titre même du livre. Les Hauteurs Béantes, entend révéler la vraie nature d'un chaos qui cherche à prendre les apparences de l'ordre. Contre 1'ordre " idéologique, Zinoviev a mis au point la machine de guerre la plus efficace, qui consiste à le pousser jusqu'à l'extrême absurde. Il fait ainsi apparaître le gouffre que le discours idéologique cherche à masquer. Derrière la façade d'une vision du monde qui se prétend globale, il dévoile le chaos engendré par la bousculade vers les situations les plus enviables, les plus confortables et les moins pénibles.

La première arme révélatrice que Zinoviev emploie est celle de la logique. Pour démasquer le pseudo-ordre du plus fort, il faut opérer avec un ordre encore plus puissant. Instinctivement, dès sa jeunesse, le résistant russe a choisi l'arme des mots et leur rigueur pour démonter le mécanisme idéologique. En mettant le doigt sur la violation des règles logiques, sur la pratique des généralisations abusives, sur la manipulation des mots, il contribue à briser l'idole fabriquée pour justifier un pouvoir. Plus une société veut imposer à l'individu une vision du monde et une norme de conduite, plus elle cherche à le faire adhérer à une croyance. Le premier acte de libération consiste à repousser les croyances quand elles se dérobent à l'épreuve des faits. Dans ce combat, la rigueur du logicien fournit une critique implacable contre l'ordre idéologique.

Mais la logique seule est insuffisante : très tôt, elle est confrontée à la nécessité du courage. Celui qui critique et démonte les mécanismes d'une société est rapidement sommé de renoncer à l'originalité de son point de vue. Il est confronté au choix entre l'abdication hypocrite et la fidélité à soi-même. La première lui assure au moins une existence décente, la seconde lui promet la solitude des persécutés. Il ne suffit pas de penser juste ; il faut le faire contre vents et marées, même si cela doit coûter le prix du confort et de la sécurité personnels. La critique logique d'une idéologie ne peut prendre corps que si elle s'arc-boute sur une exigence éthique. C'est sur ce point que le message de Zinoviev nous paraît le plus percutant. Son appel à décrypter la réalité que masquent les idéologies est au service d'une passion éthique. Sa quête de vérité n'a rien de théorique : elle est condition de vie ou de mort pour l'homme. Quand le Bavard, acculé à la mort, proclame " le fondement de la véritable existence humaine, c'est la vérité ", il est tout à fait conscient de la banalité de son propos, mais il a appris le prix de la banalité, payé en termes de souffrance, d'isolement et de mort.

La force de Zinoviev est d'avoir su illustrer le coût de l'éthique par le foisonnement narratif. Son récit - si l'on peut parler de récit - est fait de l'enchevêtrement de morceaux de vie que l'on partage, que l'on quitte et retrouve. Dans le grand carrousel des Hauteurs Béantes ou de L'Antichambre du Paradis, les personnages acquièrent peu à peu une épaisseur humaine : leur histoire est faite pas à pas des décisions qu'ils prennent ou ne prennent pas. Ils se mettent à exister et à interpeller le lecteur sur le quotidien de sa propre vie. Le narratif est pour Zinoviev l'art de témoigner, de dire la vérité de certaines situations humaines. Il est d'autant plus puissant qu'il réfracte, à travers mille situations, l'expérience personnelle de l'auteur. Ses livres sont marqués, ou plutôt, sont animés par les conditions dans lesquelles ils ont été écrits. Ils répercutent la destinée de celui qui fait l'apprentissage de l'exclusion ; ils ressassent les avatars d'un homme qui a accepté un jour de tout perdre au nom de sa vérité et qui doit renouveler le combat quotidien pour tenir bon. Les mille et une situations décrites sont hantées par la fascination d'un homme qui détecte derrière les moindres gestes le choix entre la capitulation de l'individu et la possibilité de rester humain.

Marqués par la situation d'exclusion, il est clair que les écrits de Zinoviev crient la difficulté qu'il y a à inventer quotidiennement un horizon pour espérer. On a reproché son " pessimisme " à l'écrivain russe. Il s'est expliqué à ce sujet, en faisant l'apologie de ce que l'on a appelé par ailleurs le pessimisme actif. Le fait est que l'analyse désillusionnée de l'évolution sociale s'articule non sans heurts avec le courage de la résistance. Sur ce point, la démarche passionnée d'Alexandre Zinoviev rappelle avec force le combat d'un Albert Schweitzer pour dégager une éthique inconditionnelle malgré les menaces d'une apocalypse. Plus actuellement, il rejoint une des angoisses majeures de notre époque : que doit-on faire au moment où l'on prend conscience de l'écrasante puissance des forces destructrices ? En un temps marqué par le retour du tragique, Zinoviev appelle avec passion à la responsabilité éthique individuelle. Mais l'éthique à son tour ne suffit pas. Dans le combat entre l'ordre et le chaos, on ne peut éviter la question du sens. Dans l'affir-mation du primat éthique, on doit se demander quels en sont le fondement et l'horizon. Au cœur de la résistance, l'homme fait l'expé-rience de la transcendance et de la dimension religieuse. Nous utilisons ces termes dans le sens que Bernard Morel a proposé. Il appelle " transcendante la grandeur qui est au-delà du pouvoir de la pensée discursive, et religieuse l'expérience qu'on en fait "1. Il fonde sa défi-nition sur l'irréductibilité du contenu de l'expérience à un modèle logique quelconque. La démarche de Zinoviev est typique de ce processus : partant d'une analyse logique, il est confronté à la question éthique, et, pour rendre compte de l'éthique, il entreprend une interrogation religieuse. Des Hauteurs Béantes à L'Antichambre du Paradis, la question s'amplifie et se précise. En affirmant la nécessité de la personne et de l'obligatoire, Zinoviev doit se demander qui oblige l'homme, devant qui ou devant quoi la personne est responsable. Confronté au prix qu'il faut payer pour résister, il s'interroge : quelle est la motivation profonde de l'homme en résistance ? qu'est-ce qui retient l'individu de glisser avec les autres sur la pente du moindre effort ?

Pour mener à bien notre essai sur Zinoviev, nous avons dû résoudre quelques problèmes de méthode et opérer un certain nombre de choix. Nous en signalons ici quelques-uns.

1) Zinoviev est devenu rapidement l'auteur qu'il paraît bon de citer dans les salons ou dans les journaux. Il a subi ainsi le sort de ceux que l'on mentionne pour s'épargner de les lire. Or nous avons constaté que sa pensée est généralement méconnue, soit que l'on n'ait pas pris le temps de le lire, soit que l'on soit resté imperméable à sa forme d'esprit. Nous avons jugé utile de commencer cet essai par une présentation non critique, qui se veut une invitation à lire Zinoviev pour ceux qui ne l'ont pas encore fait ou à ordonner les grands thèmes de sa pensée pour ceux qui se sont perdus dans son œuvre.
2) Dès Les Hauteurs Béantes, Zinoviev a énormément écrit et publié. De 1977 à 1983, neuf titres ont paru en français, totalisant près de 4000 pages, sans compter d'innombrables interviews, des conférences inédites. Même si l'on constate une récurrence des mêmes thèmes au cours de l'œuvre, il est clair qu'une présentation n'en peut être que réductrice. La réduction est d'autant plus évidente, si l'on prend en compte le fait que Zinoviev s'est exprimé sur deux registres différents : la littérature {Les Hauteurs Béantes, L'Avenir Radieux, Notes d'un Veilleur de Nuit, L'Antichambre du Paradis, La Maison Jaune, Homo Sovieticus) et l'essai (Sans Illusions, Nous et l'Occident, Le Communisme comme réalité. Ni liberté, ni égalité, ni fraternité).
3) II n'existe pas, à notre connaissance, de présentation ou de critique développées sur Alexandre Zinoviev. Nous avons lu des dizaines de recensions, de commentaires, de critiques, qui nous ont aidé non seulement à -mieux connaître l'auteur, mais aussi à le situer dans son contexte. Nous aimerions en particulier souligner l'apport de Georges Nivat pour une meilleure compréhension de Zinoviev.
4) L'œuvre de Zinoviev mériterait d'être étudiée sous d'autres angles : philosophie, soviétologie, sociologie, politique, science-fiction, esthétique, logique, etc. Dans cette richesse, nous avons privilégié le point de vue éthique. En considérant Zinoviev comme un moraliste, nous nous sommes aperçu que cette hypothèse ouvre des portes sur les autres disciplines précitées. En ce sens, le choix que nous avons fait n'est pas exclusif. H s'est révélé au contraire fécond en nous faisant découvrir la complexité et la complémentarité des diverses approches.
5) Zinoviev veut donner à l'éthique une dimension religieuse et appelle explicitement une religion nouvelle, qui puisse relayer les religions fatiguées dont nous avons hérité.

Comme théologien, nous avons tenté de relever ce défi et de faire résonner l'apport de Zinoviev dans le concert de la théologie chrétienne. Dans la troisième partie, nous proposons une réflexion théolo-gique sur l'homme qui tienne compte du message de Zinoviev et de la tradition chrétienne. Par-delà les expressions de la foi et les bar-rières confessionnelles, nous croyons à une possibilité de communion militante face à la gangrène du péché et de la paranoïa. Nous célébrons la dignité de la condition humaine, dans son pouvoir de lucidité, de résistance et de metanoïa. Nous invitons l'homme à s'ouvrir à l'Autre qui le transforme et le renvoie à sa responsabilité.

Le présent essai ne tient pas compte de Y Homo Sovieticus. Cet ouvrage apporte dans l'œuvre de Zinoviev un changement de pers-pective qu'il est difficile d'évaluer pour le moment. Tous les livres précédents tirent leurs thèmes de la vie en Union Soviétique. Ils forment un tout cohérent et appellent une critique globale. Même La Maison faune, livre terminé en Occident, mieux " construit " que les précédents, poursuit le même filon que Les Hauteurs Béantes ou L'Anti-chambre du Paradis. Même les essais écrits en exil ne font qu'expliciter les grands thèmes de l'œuvre littéraire. L'Homo Sovieticus marque une étape nouvelle : Zinoviev s'y applique à brouiller les pistes et à faire disparaître les points de repère. Dans les textes qui vont des Hauteurs Béantes à La Maison Jaune, il est possible de relever les préférences de l'auteur pour tel ou tel personnage, il est possible d'y reconnaître le vrai par rapport au mensonger ou au mensongeoïde. L'Homo Sovieticus, lui, ne permet pas au lecteur de s'y retrouver. Troublante, déconcertante, cette œuvre est une entreprise littéraire d'un rare courage, où ol'auteur se dédouble constamment pour s'identifier et pour refuser l'identification avec le narrateur. Toute limite entre le vrai, le vraisemblable, le faux ou le faux-semblant est abolie. Aucune phrase ne peut être prise à la lettre et pourtant chacune doit l'être.

Plusieurs critiques sont tombés dans le piège : Zinoviev a été accusé de donner des explications un peu courtes, de ne pas comprendre l'Occident, de régler ses comptes avec les autres exilés russes. En fait, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. L'Homo Sovieticus est une étape dans le voyage au bout de la nuit d'un homme qui garde les yeux ouverts et qui, sans peur, tente d'exorciser sa peur. Les œuvres suivantes de Zinoviev éclaireront probablement d'un jour meilleur la place de l'ambigu Homo Sovieticus. En attendant, nous renvoyons ceux qui le désirent à une excellente présentation que Michel Heller a faite de ce beau livre : La Nostalgie de la Zone, Esprit, Paris, avril 1983.

Celui qui met le point final à un livre sait la somme de reconnaissance dont il est débiteur. Cet essai n'aurait pas pu avoir lieu sans nombre de personnes qui m'ont aidé à cheminer ou qui ont dressé des obstacles que j'ai dû apprendre à surmonter.

En particulier, je tiens à remercier Alexandre Zinoviev, non seulement pour la stimulation qu'il a offerte à ma réflexion, mais aussi pour l'amabilité avec laquelle il m'a toujours accueilli. Qu'il comprenne que mon admiration pour lui ait provoqué des réserves critiques face à certains aspects de son œuvre. Je remercie également Vladimir Dmitrijevic, qui a bâti le pont entre Zinoviev et l'Occident et qui m'a encouragé à publier cet essai.
J'exprime ma reconnaissance à l'Institut Protestant de Théologie de Montpellier, qui a accepté ce travail, dans une version légèrement différente, comme thèse de doctorat de 3e cycle, le 11 avril 1983 à Montpellier et en particulier aux professeurs Jean Ansaldi, André Gounelle et André Dumas, président et membres du jury. Ma gratitude s'adresse également aux paroissiens de Marseille-Tilsit, qui m'ont accordé du temps pour construire les fondations.
Merci aux amis qui ont lu et critiqué diverses étapes de ce travail : Bernard Reymond, Jean-François Rebeaud, Edouard Burnicr, Edmond Bertholet, Bernard Morel, ainsi qu'à Marie-Thérèse Roi qui a patiemment dactylographié les états successifs du texte.

Cette étude a été finalement élaborée à côté d'un ministère bien rempli auprès des étudiants lausannois : c'est dire la reconnaissance que je dois à ma famille qui m'a donné le temps et l'énergie nécessaires. Merci à Anne-Béatrice, merci à nos enfants, qui s'impatientaient de voir enfin ce livre, qu'ils comprendront plus tard.



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