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ALEXANDRE ZINOVIEV

Les Hauteurs Béantes


SCABMLCBP


Tous les savants d'ici l'affirment et de nombreux savants d'ailleurs le reconnaissent, les habitants d'Ivanbourg dépassent tous les autres d'une bonne tête, à l'exception de ceux qui ont suivi leur exemple. Ils les dépassent non de par leur nature biologique réactionnaire (de ce point de vue, ils sont comme les autres), mais grâce à des conditions historiques progressistes, à une théorie juste, expérimentée sur leur propre peau et à une sage direction qui en sait long sur la question. Pour cette raison, les habitants d'Ivanbourg ne vivent pas au sens trivial et ancien où les autres, là-bas, vivent leurs derniers Jours, mais ils accomplissent un ensemble de mesures historiques- Ils les accomplissent même lorsqu'ils n'en savent rien et qu'ils n'y participent pas. Et même lorsque ces mesures ne sont pas du tout mises à exécution. La présente recherche a précisément pour objet une de ces mesures, il s'agit du SCABMLCBP. Ce mot est formé de la première lettre du nom de ses participants les plus en vue. C'est le Collaborateur qui a inventé ce nom, et c'est le Penseur, qui, le premier, l'a introduit dans la science, après avoir publié à cette occasion une série d'articles sur un autre sujet, plus actuel. Ces articles étaient d'un haut niveau théorique, si bien que personne ne les lut, mais que tout le monde les approuva. Après quoi, le terme SCABMLCBP fait universellement adopté et on cessa d'en faire usage.

La mesure en question fut imaginée par l'Institut Prophylactique des Mauvaises Intentions, mise à exécution sous la surveillance du Laboratoire du Lavage des Cerveaux, avec la collaboration de la Revue des Directives et répercutée par l'initiative de ta base. Elle fut approuvée par le Numéro Un, les Adjoints, les Suppléants et tous les autres, à l'exception de quelques-uns dont l'opinion était erronée. Le but de la mesure était de découvrir les éléments qui désapprouvaient sa mise à exécution et de prendre les dispositions adéquates.

PRINCIPES MÉTHODOLOGIQUES


Deux groupes prirent part à cette mesure historique : les questionnés et les questionneurs. Ces groupes étaient constitués des mêmes personnes. Les questionnés savaient qu'ils étaient l'objet d'une surveillance. Les questionneurs savaient que les questionnés étaient au courant. Les questionnés savaient que les questionneurs savaient qu'ils étaient au courant. Et ainsi de suite. Cependant, chaque groupe était autonome et n'exerçait aucune influence sur l'autre groupe. Il n'y avait entre eux aucun contact d'information, grâce à quoi ils étaient parvenus à une compréhension totale. Les questionnés étaient guidés par les principes suivants : 1) on n'y peut rien; 2) qu'est-ce que ça change, si; 3) on s'en fout. Comme le démontra le Collaborateur, ces principes entraînent logiquement les corollaires suivants : 4) de toute façon, c'est inévitable ; 5) et puis enfin, il est grand temps de ; 6) qu'ils aillent tous se faire... Par contre, les questionneurs s'en tenaient aux principes suivants : 1) de toute façon, ils n'y couperont pas ; 2) ils déballeront tout d'eux-mêmes ; 3) ils liquideront tout d'eux-mêmes. Le Collaborateur susnommé en tira le corollaire suivant : 4) ils avoueront tout d'eux-mêmes. Le problème de savoir si le principe " ils inventeront tout d'eux-mêmes " était démontrable ou non dans ce système n'a pas encore été résolu à ce jour. Mais en principe, ce problème ne constitue pas une question de principe, parce que tout s'invente de soi-même, puisqu'il n'y a rien à inventer, car de toute façon tout existe déjà. Grâce aux principes exposés, on réussit à augmenter la production de l'information inutile et à réduire les délais d'exécution. La mesure historique devint entièrement auto-nongérée et, comme toute mesure bien conçue et appliquée avec conséquence, elle se termina en queue de poisson. Elle donna lieu à la mise en œuvre de certaines réalisations scientifiques et techniques. En particulier, l'Instructeur réussit, avec l'aide d'un translateur synchrophasocyclobétatronique, à trouer l'espace au niveau des toilettes du Schizophrène et à enregistrer son intention d'entreprendre un traité sociologique quasi scientifique ; cette intention lui était venue à l'esprit au moment où, souffrant d'un accès de constipation, il obtint le résultat voulu et soumit l'organisation existante à une critique acerbe. Cette découverte remarquable ne reçut aucun commentaire dans la Revue et c'est pourquoi nous ne nous étendrons pas sur ce sujet.

TEMPS ET ESPACE


Après cet ensemble de mesures historiques, le bourg d'Ivanbourg fut transfiguré. L'ancien bâtiment de l'Ecole devint une filiale de l'Institut. Le vécé fut surélevé et revêtu d'acier et de verre. A présent, les touristes qui affluent massivement à Ivanbourg, peuvent s'assurer de visu, du haut du belvédère, que les rumeurs mensongères qui ont transpiré chez eux ne sont que de pures calomnies. On nomma un nouveau Numéro Un. Puis on expédia quelque part l'ancien Directeur, en raison de son inutilité. Le nouveau était aussi vieux que l'ancien, mais en revanche, il n'était pas moins progressiste, ni moins instruit. A côté du vécé, on construisit un hôtel, ou on installa le Laboratoire, Autour de l'hôtel, on érigea une dizaine d'églises pittoresques toutes neuves, datant au plus tard du dixième siècle ; cela, afin que les touristes aient quelque chose à se mettre sous la dent dans le temps libre que leur laissaient les visites des entreprises-modèles. Les murs des églises furent couverts de fresques médiévales par le Peintre en personne, qui avait créé le portrait du Numéro Un campé en première ligne et qui fut pour cela gratifié d'un prix, d'une récompense et d'un titre. Le Peintre représenta les descendants démocrates dans leur héroïque combat quotidien, et les grands militants du culte de cette époque reculée, mais complètement oubliée. Sur la fresque principale, le Peintre représenta le Numéro Un et ses Adjoints qui furent aussitôt gratifiés d'un prix ; quant au Numéro Un, il reçut deux prix : un prix pour ceci, un autre pour cela. En conséquence, les denrées alimentaires baissèrent et c'est pourquoi elles n'augmentèrent que de cent pour cent, et non de cinq pour cent, comme chez les autres, là-bas. La rivière Ivanasse fut barrée dans tous les sens. Elle reflua en arrière, inonda le champ de pommes de terre, objet passé de la fierté des Ivaniens et forma un lac artificiel, objet présent de la fierté des Ivaniens. Tous les habitants furent récompensés, à l'exception de quelques-uns. A cette occasion, le Directeur donna lecture d'un rapport, où il fit une analyse de tout et où tout fut synthétisé. En conclusion, il affirma: mais ça ne fait que commencer, vous allez voir ce que vous allez voir. Le rapport avait été préparé par le Prétendant, à la tête d'un groupe important de collaborateurs. Cette circonstance est restée dans l'ombre, car elle était connue de tous, sauf du Directeur; celui-ci fut donc récompensé, puis on lui décerna une récompense pour avoir été récompensé.

Sur l'autre rive, surgit un nouveau quartier, fait de maisons identiques dans leur forme, mais indifférenciables dans leur contenu. Le Bavard, qui par hasard avait reçu une chambre d'isolement contiguê dans ce quartier, disait que tout y était si uniforme qu'il n'était jamais vraiment sûr d'être chez lui plutôt qu'ailleurs, et lui-même plutôt qu'un autre. Cependant, le Membre entra en polémique avec lui et affirma que c'était là un signe de progrès que seuls, des fous ou des ennemis pouvaient nier, car la diversité engendre l'inégalité naturelle. Attendez un peu, disait-il, qu'on vous construise des établissements alimentaires et autres institutions socio-culturelles, et vous ne connaîtrez plus votre bonheur.

Au centre du nouveau quartier fut aménagé un vieux terrain vague. On voulait tout d'abord y édifier un panthéon, puis on décida de construire un lac et de le peupler de caviar pressé. On érigea un Débit de lait. Ce débit acquit une immense popularité. Une foule importante se rassemble toujours autour, qu'il y ait de la bière (ce qui est chose rare), ou qu'il n'y en ait pas (ce qui est chose également rare). On apporte à boire. On se dispose par groupes sur les tonneaux, les caisses et les tas d'ordures. Les groupes se constituent pour un temps plus ou moins long. Certains se maintiennent pendant des mois et même des années. Récemment, l'un d'eux a célébré son cinquantenaire, à la suite de quoi les visiteurs du Débit furent gratifiés d'une récompense et le Numéro Un en reçut deux: une fois pour sa participation, une autre fois pour sa non-participation. Le groupe cinquantenaire se reunit rarement au grand complet. Habituellement, ils sont trois ou quatre à se rencontrer, dans des combinaisons différentes. Ce qui reste stable, c'est le lieu de rassemblement du groupe.

LE COMMENCEMENT


Un jour, le Collaborateur qui s'était donné pour tâche d'éclaircir et de supprimer, se trouva dans la zone du Débit. Lui qui avait le droit de prendre sans faire la queue tout ce qu'on pouvait trouver, et aussi tout ce qu'on ne pouvait trouver nulle part, il prit sa place dans la longue file d'attente et se mit à écouter, au grand étonnement de l'assistance. Les interlocuteurs paraissaient être des intellectuels, mais, pour une raison inconnue, ils se vouvoyaient entre eux et n'employaient guère d'expressions malséantes (au sens ancien du terme), lorsqu'ils discutaient sur un sujet malséant (au sens moderne du terme). Il serait absurde de nier l'existence des files d'attente, de la pénurie, du je-m'en-foutisme, de la grossièreté et de tout le reste, disait le Membre. C'est un fait indéniable. Mais ce ne sont là que des détails de ta vie courante qui ne découlent pas de l'essence de notre Isme. Lorsque l'Isme sera pleinement réalisé, tout cela n'aura plus lieu d'être. C'est justement pour que ces choses-là ne se produisent plus qu'il a été inventé par les meilleurs représentants de l'humanité. Vous avez raison, disait le Bavard. Mais l'Isme, ce ne sont pas seulement des assemblées et des déniés solennels, c'est aussi une forme bien précise d'organisation et de reproduction du quotidien. Le reste n'est que bavardages pour aveugles-sourds-muets-idiots. Le Collaborateur dit qu'il était d'accord avec eux deux et raconte l'anecdote archi-connue, selon laquelle on pouvait toujours construire l'Isme parfait dans une localité, mais qu'il valait mieux en habiter une autre. Le Membre dit que de son temps, ce n'est pas avec ce genre d'anecdotes qu'on pouvait s'attirer des félicitations, Le Collaborateur répondit: votre temps est passé; maintenant, c'est le nôtre. Le Bavard dit qu'il n'y voyait pas de différence essentielle.

Pour boire, on trouva un endroit à la limite du terrain vague, dans un dépotoir bien douillet. Le Membre prononça un discours accusateur et entreprit de faire le ménage. Le Collaborateur amena un tonneau du Débit, en profitant de l'occasion pour obtenir un rendez-vous de la vendeuse. Le Bavard subtilisa quelque part une caisse. L'Arriviste, qui repartait boire une cinquième chope, revendiqua des droits sur la caisse. Mais après avoir subi les railleries du Collaborateur, il s'associa au groupe. Le Membre sortit un litron de sa poche latérale. Le Bavard versa une larme et dit qu'il n'avait jamais perdu sa foi en l'Homme. Après la troisième chope, vint le moment pour lequel l'espèce humaine est prête à se résigner à la cure de désintoxication. Le Bavard déballa ce qu'il avait à dire sur son secteur. Vos récriminations ne sont que puérilités, lui répondit le Collaborateur. Vous parlez d'une affaire, ils ont dans leur secteur dix parasites, cinq combinards, trois mouchards et deux paranoïaques- Vous devriez vous estimer heureux. Moi, j'ai deux cents collaborateurs dans mon département. Il y en a deux qui travaillent à peu près correctement. L'un par bêtise, l'autre par habitude. Pour les autres, ce sont des parasites, tous des parasites, et rien que des parasites. Nullité crasse. Panier de crabes. Dénonciations. Démolitions. Intrigues. Ne pensent qu'à en tirer le plus possible. Vous voyez là-bas ce type avec une sale binette? Il est de chez nous. C'est un instructeur. Je vous préviens, c'est un salaud hors pair. Et de plus, un crétin de premier ordre. Même dans les cas les plus simples, il ne parvient pas à faire la différence entre ce qui est pro et ce qui est anti. Le Bavard dit que si on travaillait mal chez eux, ce n'était déjà pas si mal : c'est si on y travaillait bien que ça irait vraiment mal. L'Arriviste dit que de toute façon, il ne pouvait pas y avoir pire. Le Collaborateur rappela à cette occasion la vieille et célèbre anecdote sur les optimistes et les pessimistes (1) et accusa l'Arriviste de pessimisme. On dirait vraiment que vous collectionnez les anecdotes, vous autres, dit l'Arriviste. Tout compte fait, dit le Bavard après deux chopes, en un sens, ce n'est pas tellement un bien que ça aille mal chez eux, il vaudrait mieux que ça aille mieux. Et puis même, acheva-t-il sa pensée après une nouvelle couple de chopes, tout cela ne joue aucun rôle. Personne ne sait ce qui est bien et ce qui est mal. Sauf peut-être le Littérateur. L'Arriviste dit que c'était partout pareil. Un jour, on a un fourbi qui s'est cassé. Or, on a un travail de première urgence et de première importance. Priorité absolue. Je téléphone au chef, je dis, voilà ce qui se passe. Il me répond, ce n'est rien du tout, je vais téléphoner au service qu'il faut, ils vont vous arranger ça en moins de deux. Le soir même, je téléphone au service. Réponse: première nouvelle. Le lendemain matin, je retéléphone au chef. Impossible, il est en conférence. Et le travail en est toujours au point mort. Le lendemain, je vais voir le chef. J'attends deux heures. Il me dit: ne t'inquiète pas, première urgence, première importance, je ferai le nécessaire. Il fait venir le chef de service et lui ordonne devant moi de tout faire immédiatement. Deux jours passent, rien. Ce n'est qu'au bout d'une semaine, après un ordre écrit, qu'on prépare les dessins, l'étude technique et les calculs. Au bout de deux semaines, le fourbi est prêt. Mais tout est fait de travers et ce n'est pas du tout ça qu'il nous faut. Je retourne voir le chef. Il dit qu'il n'y peut rien : " Tu vois bien, les bras m'en tombent, débrouille-toi tout seul. " J'achète un demi-litre, je l'apporte aux mécanos: Aidez-moi, les gars, vous en aurez un autre si tout se passe bien. En une demi-heure, ils me font un fourbi impeccable, et en plus, deux fourbis de remplacement. Même que le chef de service a reçu une prime pour ça. Le Bavard demanda comment diable se faisait-il qu'avec une organisation aussi extraordinaire, ils aient réussi à réaliser ce que tout le monde sait. L'Arriviste haussa les épaules. Le Collaborateur dit que c'était plus que banal. On avait d'abord des moyens illimités, des pouvoirs illimités, de l'intéressement, des hommes d'action. Bref, une situation hors-pair. Et puis, c'est devenu une affaire comme toutes les autres, avantageuse pour les parasites et les fripouilles. Le Membre dit que de son temps, il n'y avait rien eu de semblable. Le Bavard dit que de toute façon, en ce temps-là, il ne pouvait rien y avoir qui pût produire quelque chose de semblable. Le Collaborateur dit qu'il en était ainsi toujours et partout. Loin de chez nous, la vie paraît toujours belle. Le Bavard dit que c'était bien vrai: loin de chez eux, la vie paraissait toujours belle. Le Collaborateur dit qu'il devait partir, cracha dans sa chope, encore à demi-pleine, (1) Le pessimiste dit : ça ne peut pas aller plus mal. L'optimiste repond : mais si. mais si. déclara ne pas comprendre comment les gens pouvaient boire une saloperie pareille et s'en fut. Un grand personnage, pensa le Membre; et il décida de lui faire transmettre en haut lieu un matériau dénonçant un certain nombre de choses et proposant des mesures de redressement.

LE SCHIZOPHRÈNE


Dans le temps libre que lui laissait son inaction forcée, le Schizophrène composait un traité sociologique. Il entreprit ce travail, qui fut gros de conséquences, à la demande de son vieil ami, le Barbouilleur. Il n'aimait ni ne voulait écrire et il était obligé de déployer des efforts incroyables, pour saisir et fixer sur le papier tes pensées désordonnées qui passaient dans sa tête comme des éclairs. De plus, il était persuadé que tôt ou tard, tout le monde serait au courant de son activité et qu'il serait obligé de retourner au Laboratoire. Et cela le déprimait quelque peu. Mais déjà, il ne pouvait pas ne pas écrire. Il avait te sentiment obscur d'être en possession d'un secret connu de lui seul ou de très rares individus ; il ne pouvait terminer sa vie stérile sans faire une dernière tentative de communiquer ce secret aux hommes. II savait que les hommes étaient profondément indifférents à ce secret. Mais cela n'avait plus d'importance. Il ne se sentait aucun devoir moral vis-à-vis des hommes, auxquels il ne devait absolument rien, mais vis-à-vis de lui-même. C'est en lui-même que l'humanité était présente. Devant les yeux de cette humanité s'écoulait sa vie, d'une transparence primitive. C'est donc devant elle qu'il aura à répondre, lorsque sa dernière heure sera venue. Mais le plus désagréable dans son travail d'écrivain, c'était pour le Schizophrène, l'absence d'une table et d'un bon stylo. Un jour, le Sociologue lui avait rapporté de là-bas un excellent stylo, mais Dieu seul sait où il avait disparu. C'est une conversation avec le Barbouilleur qui l'avait poussé à écrire son traité. C'est stupéfiant, comme tes pronostics et tes jugements se vérifient, avait dit le Barbouilleur. Comment cela se fait-il ? C'est très simple, répondit le Schizophrène, Il s'agit seulement de prévoir ce qui est prévisible et formuler des jugements là où les jugements ont un sens. Mais comment distinguer le prévisible de l'imprévisible et ce qui peut être jugé de ce qui ne l'est pas, demanda le Barbouilleur. Pour cela, j'ai ma théorie, répondit le Schizophrène. Explique, demanda le Barbouilleur. Je vais essayer, dit le Schizophrène. Seulement, je te préviens, elle n'a absolument rien de scientifique. Ça ne fait rien, dit le Barbouilleur, pourvu qu'elle soit vraie. En outre, poursuivit le Schizophrène, l'application de ma théorie ne nécessite pas tant de la réflexion que de la patience. Mettons par exemple qu'on accepte une de tes œuvres, qu'on fasse allusion à une nouvelle commande, qu'on publie deux ou trois lignes sur tes travaux, sans mentionner ton nom. On pourrait dire qu'il souffle un vent nouveau. Mais d'après ma théorie, il ne peut y avoir de vent nouveau pour toi. Patiente un petit peu, et tu pourras t'en convaincre toi-même. J'ai déjà pu m'en convaincre plus d'une fois, dit le Barbouilleur. C'est vrai, dit le Schizophrène, mais cela t'apparaît à chaque fois comme un effet du hasard, et non comme quelque chose d'inévitable et, en théorie, de prévisible. Enfin, ma théorie, comme toute théorie, est d'une banale simplicité, mais d'un maniement très complexe. A peu près comme lorsqu'un Ivanien apprend à manger le riz avec des baguettes.

Et le Schizophrène se mit à écrire. D écrivait au fil de la plume, sans aucune correction. Lorsqu'il terminait un morceau, il le donnait au Barbouilleur et ne se souciait plus de son sort ultérieur. Le Barbouilleur le donnait à taper à quelqu'un et le traité se répandait à Ivanbourg par des voies mystérieuses, pénétrant dans toutes les institutions, et surtout celles auxquelles il n'était pas destiné. Pour finir, il arriva jusqu'à l'Institut, où le Collaborateur le découvrit par hasard, dans le bureau d'un instructeur négligent. Le Schizophrène avait donné à son traité le titre de " Sociomécanique ", pour des considérations qu'il exposait dans son texte.

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