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ALEXANDRE ZINOVIEV

Les Gaietés de Russie
UN IVROGNE RUSSE


A l'Ouest la Russie est appelée le pays des Ivan. Et il nous arrive fréquemment de nous désigner entre nous comme les Ivan. Mais ce prénom s'est fait rare depuis un bon bout de temps. Mon père nous a raconté qu'on s'était payé sa tête quand il décida de m'appeler ainsi. Nous étions pourtant en 1954 ! Alors vous pensez ce qu'on peut attendre de nos Ivan d'aujourd'hui, prêts à trahir tous les idéaux de leurs parents et grands-parents pour des jeans occidentaux et pour succomber à une bonne crise d'hystérie provoquée par la musique rock.

J'ai été conçu le jour de la mort de Staline, ou plus exactement, le jour où elle a été rendue publique. Cela s'est produit en pleine nuit, bien sûr. Pendant la journée et en soirée mon père n'était pas trop porté sur la chose ; il se saoulait avec des amis tantôt pour noyer un chagrin, tantôt pour manifester sa joie. Cette fois-là, les deux motifs devaient sans doute se mêler, de sorte qu'il but deux fois plus que de coutume. Sinon il n'aurait pas pris la décision si inconsidérée de faire naître un ivrogne russe de plus. Ma mère craignait d'enfanter un monstre à cause de l'ivrognerie du père. Celui-ci la rassura : son propre père était un soulard et il l'avait aussi conçu en état d'ébriété. C'est une très ancienne tradition russe. L'ivrognerie est inscrite désormais dans nos gènes.

A ma naissance, j'étais parfaitement bien portant, comme mon père et mon grand-père. Et, faut-il le préciser, je devins moi-même un ivrogne. Pour ma part, en raison de ma formation universitaire Je ne crois pas à l'hypothèse d'une transmission par les gènes paternels. C'est plutôt une question de tradition et celle-ci constitue un phénomène culturel et non physiologique. Lorsque mon père eut atteint l'âge de quatorze ans, grand-père lui versa un verre de vodka et lui ordonna de le vider d'un trait. Mon père resta dans un état de choc pendant toute une semaine. Il s'en tira et, après cette épreuve, plus rien ne pouvait l'effrayer. Quand arrivèrent mes seize ans - vous voyez le progrès ! - papa apporta à la maison une bouteille d'un demi-litre de vodka et m'en versa un petit verre - on n'arrête pas le progrès ! Maman se hasarda à protester. Elle trouvait qu'il était trop tôt pour vouloir corrompre son enfant. Papa répliqua que je n'étais plus un gosse, qu'il valait mieux commencer à la maison sous la surveillance paternelle plutôt qu'ailleurs et en compagnie de Dieu sait qui. De toute manière, il était inutile de vouloir mettre le fiston à l'abri de la boisson. Maman capitula et se joignit à nous. Certes, elle était animée des meilleures intentions : il s'agissait de diminuer la quantité de vodka qui nous resterait. C'est ainsi que je me mis tout doucement à lever le coude chez moi, chez les autres, avec mes camarades de classe. A l'université, je me mis à boire de façon assez régulière.

Quelques mots à propos de maman. Elle haïssait la vodka et était sobre en principe. Mais pour limiter la consommation excessive de mon père, elle buvait tout ce qu'il aurait pu picoler. Il lui arrivait parfois de boire plus que son mari. Pourtant elle n'était jamais saoule. Je ne suis pas encore parvenu à trouver d'explication à ce prodige.

Ma vie commença sous des auspices plutôt favorables. Je terminai l'école et l'université avec succès. On me donna un travail à Moscou, dans une institution particulièrement prestigieuse de surcroît. J'épousai une jeune femme ravissante qui disposait même d'un logement indépendant. Mon beau-père avait certaines responsabilités et sa famille baignait donc dans l'abondance. J'eus droit à ma part du gâteau. Mais tout ne tarda pas à s'effondrer. Ma femme s'aperçut que j'étais un flemmard sans avenir, doublé d'un ivrogne. Elle le savait déjà avant notre mariage, mais alors cela lui faisait plutôt plaisir car nous nous saoulions ensemble- Désormais cela devint un motif de jérémiades et, au bout du compte, une cause de divorce. Mon beau-père était loin d'être un imbécile. II n'avait jamais cru que notre mariage tiendrait longtemps- II m'avait dit plus d'une fois, tandis que nous descendions une bouteille après l'autre, que ce qu'il fallait à sa fille, c'était un général, un académicien ou, dans le pire des cas, le responsable d'un magasin vendant à la commission, mais pas la variante soviétique du playboy que J'étais à ses yeux.

Us me rachetèrent ma femme en me procurant une chambre dans un vieil immeuble, après avoir versé au propriétaire un solide pot-de-vin. Cette solution me satisfaisait pleinement, car la maison n'était pas loin du centre ni de l'administration où je travaillais. Un couple âgé partageait l'appartement avec moi. Je ne les entendais et ne les voyais pratiquement pas. Ils ne réclamaient pas quand je faisais du bruit dans ma chambre. Ils prenaient en charge les tâches domestiques. Bref, je ne pouvais pas rêver d'un logement plus adapté à ma vie de vieux garçon.

Mon ex-femme se remaria et cette fois elle décrocha un beau parti- On me plaça devant l'alternative : payer une pension alimentaire pour mon fils ou renoncer à l'autorité paternelle. Je choisis cette dernière solution. De toute façon, ils ne me laissaient pas approcher mon fils à cause de mon baleine empuantie par la vodka. Tel était effectivement mon état dans ces circonstances, car l'envie de chatouiller le nombril de mon fiston ne me prenait qu'en état d'ivresse. A force de ne pas exercer mes sentiments paternels, j'avais fini par les oublier complètement. Il aurait été parfaitement ridicule d'amputer mon salaire d'une pension alimentaire au nom de droits paternels mythiques. Ayant renoncé à mes prérogatives et obligations de père, je pus prendre sur chaque paie la somme que j'aurais dû verser comme pension alimentaire et la consacrer en toute priorité à une bonne biture. Cette somme devint sacrée et indisponible pour tout autre usage.
A la longue, mon travail m'ennuyait. Je ne voyais pas pourquoi j'aurais dû changer de boulot ou me donner du mal pour faire carrière. Il me suffisait d'avoir la flemme. Je me contentais de mon rôle de poivrot, assuré d'un minimum de moyens d'existence, mais libre. Je remplissais scrupuleusement mes obligations professionnelles et aucune extravagance particulière ne me distinguait de la masse de mes collègues.

La vie d'un ivrogne présente des avantages incontestables. Je suis libre de m'organiser comme je l'entends en dehors des heures de travail. Je ne suis pas gêné par la charge d'autres personnes, par des recherches artistiques ou par une carrière. En tant que sans-parti je suis exempté des réunions et du travail social'. Bien sûr, mon salaire ' Dans te vocabulaire soviétique, la notion de travail social ne recoupe pas l'acception qu'elle a en français. Il s'agit de l'ensemble des tâches accomplies gratuitement et, en principe, volontairement pour la société.

est minable, mais j'arrive toujours à nouer les deux bouts. Une telle vie possède aussi ses inconvénients. A peine avais-je entamé mon existence autonome que je tombai dans la catégorie des ratés. Tout en restant formellement membre de la société, je m'en retrouvais pratiquement exclu. En effet, même si les ivrognes se rassemblent, ils n'arrivent pas à former de groupements stables. Ils peuvent sympathiser entre eux à l'occasion de leurs beuveries mais une amitié fidèle ou un sentiment amoureux leur restent étrangers. Quand des poivrots nouent une amitié durable entre eux, ils ne le font pas en tant qu'ivrognes, mais en tant que membres de la société normale. C'est pourquoi la solitude est désormais mon lot. En voulant m'en tirer, je ne cesse de retomber dans la boisson. Je peux le vérifier année après année. Non seulement je n'ai pas le moindre espoir, mais je n'éprouve aucune envie de sortir de cette condition.

De temps en temps, des femmes font leur apparition dans ma vie. Elles ne tardent pas à deviner que je n'offre aucune perspective de mariage. En tant qu'amant, je n'ai rien d'extraordinaire. Je ne suis même pas capable de leur offrir des collants ou du parfum. Elles me quittent avec la même facilité avec laquelle elles m'abordent. Et ce n'est pas moi qui cherche à les retenir. Je ne remarque même pas les différences entre elles.

Quand je suis complètement au bout du rouleau, je me rappelle l'existence de mes parents. Ils vivent à Kostroma. Un peu avant la retraite, on leur a attribué un appartement grand comme un mouchoir de poche. Ma mère touche la pension minimale. Mon père - le double, mais par les temps qui courent, c'est aussi une misère. S'échiner toute la vie à travailler pour se retrouver dans un minuscule appartement et devoir tout calculer au kopeck près, il y a de quoi désespérer. Mes parents rejettent pourtant cette manière de penser. Ils se contentent de ce qu'ils ont. Même la situation catastrophique actuelle ne leur a pas ôté la conviction que leur vie s'est déroulée conformément à l'ordre des choses et qu'ils ont reçu la juste rétribution de leurs services- Leurs critères d'appréciation des événements sont différents des miens. Ils comparent leur situation a celle de leurs parents et à leur propre vie avant, pendant et immédiatement après la guerre. Pour nous, tout ce qu'ont fait nos parents et nos grands-parents était normal. Mais nous voulons davantage. Nous comparons notre situation à celle des occidentaux mais nous ne connaissons de l'Ouest que l'abondance qui y règne, ignorant le prix à payer.

Chaque fois que je me rends chez mes parents, ils me trouvent quelque chose de délicieux à manger, ils me font des cadeaux - une chemise, des chaussettes, des sous-vêtements. II leur arrive même de me filer un peu d'argent. Bien que j'aie déjà plus de trente ans, ils continuent à me considérer comme leur enfant turbulent, mais bien-aimé. Ils comprennent qu'à notre époque il est déjà difficile pour les enfants de s'en tirer tout seuls et qu'il est donc vain de penser qu'ils puissent aider leurs parents- Mais pour parler la main sur le cœur, j'avoue que je pourrais boire un peu moins et les aider d'une manière ou d'une autre. C'est une résolution que j'ai prise de nombreuses fois.

Enfin ...
Mes parents sont contents quand je viens les voir. De mon côté, c'est pareil. Mais je ne tarde pas à ressentir un ennui mortel. Dès le lendemain de mon arrivée, je les quitte et rentre dans la capitale pour retrouver ma solitude d'ivrogne, encore plus insupportable.

Malgré tout, j'aime boire et je n'y renoncerai jamais, même si l'on devait me promettre monts et merveilles. C'est cela seul qui me permet de voir les gens tels qu'ils sont et de vivre des moments uniques de profonde communion humaine. Et puis, quelles rencontres on fait ! De quels destins n'entend-on pas parler ! Avec votre permission, je vais vous raconter quelques histoires de ma vie d'ivrogne et de celle de mes compagnons de bouteille. Je choisirai les plus innocentes d'entre elles, car je ne voudrais pas apporter une part d'horreur supplémentaire dans notre monde qui en est déjà plus que saturé.



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