Cliquez pour agrandir

  Home
  L'art de A.Zinoviev


home       anglais       français       russe       sitemap         

LE JOURNAL DE FABRICE FASSIO

  • MA RENCONTRE AVEC ALEXANDRE ZINOVIEV
  • UN OCCIDENTAL EN TROP

  • LES PENSEURS DE L’OCCIDENTISME

  • PHYSIQUE ET LOGIQUE, LOGIQUE OU PHYSIQUE

  • DES RATS ET DES HOMMES

  • LA PSYCHOLOGIE D’UN ROBOT

  • DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET



    MA RENCONTRE AVEC ALEXANDRE ZINOVIEV

    En 1976, lorsque la version française des  Hauteurs Béantes  a été publiée, j’étais étudiant à la faculté de philosophie. Un ami, à qui je rendais visite, m’a prêté le roman d’Alexandre Zinoviev, me disant que cet ouvrage était « surprenant ». J’ai commencé à mon tour à me plonger dans la lecture de « ce livre surprenant », et je n’ai jamais cessé depuis ce jour de m’intéresser à l’œuvre du philosophe russe. En lisant le premier roman d’Alexandre Zinoviev, j’ai eu l’intuition que son auteur ouvrait une route nouvelle qui apportait, à celui qui voulait l’emprunter, une grande richesse intérieure. De nombreux critiques ont relevé, à juste titre, l’aspect fantastique, burlesque, « rabelaisien » des  Hauteurs Béantes, mais ce n’est pas cette dimension de l’œuvre qui m’a séduit. Les  Hauteurs Béantes  m’ont littéralement passionné par leur rigueur logique et leur profondeur sociologique.

    Dès les premières pages du livre, Alexandre Zinoviev procède à une élaboration de son analyse du système communiste en mettant en place un certain nombre de concepts tels que tendance, loi abstraite, loi empirique, relation sociale etc. Toute une partie du livre repose sur l’expérience de logicien d’Alexandre Zinoviev. J’avais étudié, à la faculté, la logique formelle issue des travaux de Bertrand Russell et de Gottlob Frege, mais les concepts d’ordre logique et méthodologique développés par Alexandre Zinoviev étaient nouveaux pour moi, et prodigieusement intéressants du point de vue intellectuel. Dans les œuvres qui suivront les  Hauteurs Béantes , et qui seront plus particulièrement consacrées à l’analyse du système communiste,  Le Communisme comme Réalité  par exemple, le logicien russe notera que l’élaboration d’une logique et d’une méthodologie scientifique est une condition sine qua non à la compréhension d’un système social. Sans une méthode adéquate, il n’est guère possible de comprendre des systèmes aussi complexes que les systèmes communiste ou occidental, même si l’on dispose de nombreuses informations à leur sujet. Il me paraît extrêmement regrettable que, aujourd’hui encore, nous ne disposions pas de la version française de la thèse d’Alexandre Zinoviev ou de ses derniers travaux tels que  la Sociologie Logique.

    Le second aspect prodigieusement intéressant des Hauteurs béantes est d’ordre sociologique. Alexandre Zinoviev est, à ma connaissance, le premier auteur à avoir analysé la société soviétique, dans laquelle il vivait, comme étant un système social et non point comme une dictature inspirée par les idées marxistes. Selon le logicien russe, la société soviétique, dont les fondements se sont mis en place à l’époque stalinienne, était une société « communautaire », selon l’expression d’Alexandre Zinoviev, c’est-à-dire un ensemble humain structuré sur la base de règles (lois) communes à l’ensemble des grands groupes humains. Ces règles jouent un rôle essentiel dans des groupes ou des ensembles de groupes fondés sur les relations entre chefs et subordonnés et entre co-subordonnés.

    Dans les œuvres qui suivront les Hauteurs Béantes, Alexandre Zinoviev développera son analyse sociologique. Né dans les années postérieures à la Révolution d’Octobre, Alexandre Zinoviev, dont la jeunesse s’est déroulée à l’époque stalinienne, s’est fixé très tôt comme objectif la compréhension scientifique de la société soviétique. En ce sens, le projet du logicien russe n’est pas sans rappeler celui de Karl Marx ou celui d’Alexis de Tocqueville. Peu de gens se sont intéressés à cet aspect de l’œuvre d’Alexandre Zinoviev. La plupart n’ont voulu voir, dans celle-ci, qu’une critique de la société soviétique. Même si les Hauteurs Béantes font référence à des personnages de la société soviétique, qui ont fait partie de l’Histoire de l’ex-Union Soviétique ou qu’Alexandre Zinoviev a connus personnellement, cet aspect de l’œuvre m’a semblé et me semble toujours secondaire. C’est parce que les Hauteurs Béantes se situent à un niveau plus profond que le livre a toujours quelque chose à nous apprendre, alors même que la société communiste soviétique, telle qu’elle existait à l’époque de Joseph Staline ou de Léonid Brejnev, n’existe plus aujourd’hui. Les « mécanismes » sociaux décrits par Alexandre Zinoviev sont universels et existent dans des ensembles humains différents de l’ex-Union Soviétique. Beaucoup d’entre eux sont présents dans la société occidentale, ce que plusieurs lecteurs des Hauteurs Béantes avaient remarqué dès la publication du livre en Europe de l’Ouest.

    J’espère que les études qui seront consacrées, à l’avenir, à l’œuvre d’Alexandre Zinoviev mettront l’accent sur ces deux aspects des Hauteurs Béantes, la rigueur logique et la profondeur sociologique, qui ont orienté vers des voies nouvelles l’esprit de nombreux lecteurs en général, et celui, en particulier, du jeune philosophe que j’étais en 1976.



    UN OCCIDENTAL EN TROP

    En 1978, Alexandre Zinoviev, son épouse Olga, et leur fille Polina arrivent en Allemagne, après avoir vécu des moments très difficiles dans leur pays natal.

    L’accueil réservé par les médias occidentaux aux œuvres du philosophe russe est plutôt enthousiaste. Alexandre Zinoviev est invité à s’exprimer sur les ondes, ses livres sont traduits en plusieurs langues occidentales et de nombreux critiques littéraires louent son talent d’écrivain.

    Cette première période des rapports du logicien russe avec l’Occident sera suivie d’un deuxième temps nettement moins favorable à Alexandre Zinoviev. Cette seconde période, qui s’étendra de l’effondrement de l’Union Soviétique au décès de l’écrivain, verra se détériorer, chaque jour un peu plus, la relation entre ce dernier et les médias occidentaux. De nombreux ouvrages du logicien russe ne seront plus traduits en langues occidentales et ne seront plus publiés en Occident. Autre signe tangible de cette dégradation : Alexandre Zinoviev ne sera pas invité à participer au Salon du Livre de Paris, consacré en 2005 aux Lettres russes, alors que l’écrivain a toujours considéré la France comme sa patrie littéraire.

    Que s’est-il donc passé ? Dans cet article, sans prétendre pouvoir en quelques lignes épuiser la complexité du problème, je souhaite proposer au lecteur quelques éléments de réflexion, propres à comprendre le pourquoi de ce « désamour ». Je me permets enfin de préciser que je ne cherche à défendre ni à accuser personne, et que mon interprétation n’engage que moi-même.

    LA PREMIERE PERIODE

    Alexandre Zinoviev, Soviétique récemment émigré en Occident, commence dès 1978 à porter son regard de sociologue et de philosophe sur le nouveau milieu dans lequel il va vivre dorénavant. De nombreux livres et articles témoignent de l’intérêt manifesté par le philosophe pour son nouveau « biotope » : Nous et l’Occident, Sans Illusions, Ni Liberté Ni Egalité Ni Fraternité, par exemple. Dans ces ouvrages, le sociologue russe livre au lecteur ses premières impressions et analyses. Son regard est celui d’un Soviétique qui cherche à comprendre la vie occidentale, tant du point de vue intérieur, ses aspects internes, que du point de vue extérieur, le rapport que l’Occident entretient avec d’autres ensembles humains.

    L’époque est à la guerre froide entre le bloc de l’Ouest : les Etats-Unis et leurs alliés, et celui de l’Est : l’Union Soviétique et les pays de l’Europe orientale. Tout naturellement, Alexandre Zinoviev livre aux Occidentaux son point de vue de spécialiste et de Soviétique sur cette question. Dans Nous et l’Occident par exemple, le sociologue russe montre à quel point les atouts dont dispose l’Union Soviétique - une idéologie unique imposée à la population, des services secrets très efficaces, une armée nombreuse - peuvent être, entre autres facteurs, des éléments décisifs en cas de conflit avec l ‘Ouest.

    A l’époque, l’Occident craint l’Union Soviétique et toutes les critiques à l’encontre de ce pays trouvent un écho favorable dans les médias occidentaux. Tel est le cas, par exemple, des propos des dissidents soviétiques émigrés en Occident. La dénonciation des répressions staliniennes et du Goulag ébranle la crédibilité du modèle soviétique et déstabilise les gauches occidentales. A la différence de certains de ses compatriotes résidant à l’Ouest, Alexandre Zinoviev ne prône pas la destruction du système socialiste (communiste) ; il désire analyser le communisme, le comprendre, mais il note qu’un éventuel écroulement de celui-ci signifierait l’effondrement du pays, la Russie, où ce système est né et a pris forme.

    Ce dernier point ne doit pas être interprété comme une preuve de complaisance à l’égard du socialisme soviétique. L’analyse du philosophe montre que les défauts du communisme ne sont pas dus à une déformation des idées de Karl Marx ou de celles de Vladimir Ilitch Lénine, mais qu’ils sont la conséquence de lois intrinsèques à ce système. Alexandre Zinoviev va plus loin dans sa critique du socialisme que d’autres intellectuels qui souhaitent pourtant une destruction de ce dernier.

    LE TOURNANT

    En 1985, un nouveau Secrétaire Général, Michel Gorbatchev, accède au pouvoir suprême en Union Soviétique et entreprend une série de réformes. L’ère de la perestroïka a commencé.
    Quelques mois plus tard, Alexandre Zinoviev rédige un court opuscule : Le Gorbatchévisme ou la Puissance d’une Illusion. Le livre est une violente critique de la gestion de l’Union Soviétique par la nouvelle équipe au pouvoir. Le philosophe russe note que les réformes entreprises sont pour une part une opération de séduction destinée à l’Occident, de façon à ce que ce dernier « baisse sa garde », mais que les conséquences desdites réformes peuvent mener le pays à la catastrophe. L’avenir montrera à quel point l’analyse du sociologue russe était pertinente. D’autres ouvrages consacrés au même thème suivront : Vivre, en particulier.

    En Occident, l’accueil réservé au nouveau Secrétaire Général et à ses réformes est triomphal. Les médias et les hommes politiques occidentaux créent un mythe nouveau : la Gorbimania ; le nouveau Secrétaire Général, plus dissident que les dissidents eux-mêmes, et son équipe vont moderniser le pays et construire un socialisme « à visage humain ». Cette vaste opération idéologique aura pour effet d’orienter l’esprit des masses occidentales dans le sens voulu. Il me paraît intéressant de faire remarquer au lecteur que si une campagne de cette nature s’était déroulée sous d’autres cieux et sous d’autres régimes, d’aucuns l’auraient volontiers qualifiée de « totalitaire ». La presse occidentale accueillera très « fraîchement » l’opuscule d’Alexandre Zinoviev. Le tournant est amorcé. A l’avenir, les rapports entre les médias occidentaux et le philosophe russe ne cesseront de se dégrader.

    LA SECONDE PERIODE

    Le président Ronald Reagan constate avec satisfaction la fin de « l’empire du mal » lorsque disparaît l’Union Soviétique. La guerre froide est terminée et la victoire a été remportée par l’Ouest qui n’a pas eu besoin de tirer un seul coup de feu. Les médias occidentaux s’attachent désormais à montrer à l’opinion publique qu’une nouvelle société se construit dans une Russie désormais dirigée par des « réformateurs », qui sont d’ailleurs d’anciens fonctionnaires du Parti Communiste de l’Union Soviétique, promptement convertis aux vertus du libéralisme économique et de la démocratie parlementaire. Quant à Alexandre Zinoviev, il ne croit pas un seul instant à une renaissance de la Russie dirigée par de tels individus et prédit que, au contraire, la vie deviendra plus difficile pour des millions de Russes.

    Alexandre Zinoviev est un patriote dans le meilleur sens du terme. Il s’est battu contre l’Allemagne nazie, a tenté d’élever la logique russe au niveau des standards mondiaux et a publié les Hauteurs Béantes, ce qui lui a valu d’être expulsé de Russie. Face à la situation catastrophique que traverse son pays natal, le philosophe estime que son devoir consiste à soutenir les communistes russes, représentés par Guennadi Ziouganov, qui proposent de restaurer la puissance de l’Etat central.
    Cette prise de position lui vaut les foudres des médias occidentaux qui ne comprennent pas que l’ancien pourfendeur du communisme ait viré « au rouge ». Le divorce entre l’Occident et le logicien russe est alors consommé.
    Quant à mon interprétation personnelle, elle consiste en ceci : l’auteur russe ne s’est pas rallié aux idées des communistes, mais a choisi ce qui lui a semblé être pour son pays la solution du moindre mal.

    A peine l’Union Soviétique s’est-elle effondrée que de nouveaux slogans apparaissent et sont diffusés à l’échelle de la terre entière. La mondialisation, la globalisation, le village planétaire deviennent des mots à la mode, en même temps que se renforce la puissance américaine désormais sans rivale. Le bombardement de la Serbie et l’intervention américaine en Irak sont interprétés par Alexandre Zinoviev comme le signe de la volonté hégémonique des Etats-Unis qui utilisent à leur guise leurs forces armées dans un monde unipolaire. La domination américaine se conjugue avec d’autres phénomènes tels que la puissance des organisations financières internationales, le pouvoir économique des firmes transnationales ou bien une culture et une idéologie vantant dans le monde entier les mérites du mode de vie occidental en général, et américain en particulier. L’américanisation de l’Europe occidentale fait aussi partie des phénomènes qui préoccupent au plus haut point le philosophe russe. Des ouvrages tels que La Grande Rupture ou l’Occidentisme seront publiés en français, mais d’autres livres, L’homme Global ou bien La Tragédie Russe par exemple, ne le seront pas.

    Les analyses du philosophe consacrées à l’émergence d’une « supra-société » chapeautant les Etats ou bien à l’américanisation croissante de la planète sont pourtant extrêmement intéressantes et mériteraient d’être connues et de donner lieu à des discussions approfondies. En fait, tout se passe comme si les analyses en question avaient achevé de brouiller l’auteur russe avec les médias occidentaux. Comme je l’avais signalé dans mon introduction, le philosophe ne sera même pas invité au Salon du Livre qui se tiendra à Paris en 2005.

    En 1999, Alexandre Zinoviev rentre avec toute sa famille dans son pays natal. Dans un entretien avec le magazine « Lire », (1) il déclarera qu’il est revenu pour mourir sur la terre de ses origines. Quelques années auparavant, dans ses mémoires (2), le philosophe s’était défini lui-même comme un « Soviétique en trop » mais, au terme de son séjour en Allemagne, n’était-il pas devenu aussi « un Occidental en trop » ?

    (1)Le Testament d’une Sentinelle, Lire, mars 2005
    (2)Les Confessions d’Un Homme en Trop, Olivier Orban



    LES PENSEURS DE L’OCCIDENTISME

    Lorsqu'il arrive en Allemagne en 1978,  Alexandre Zinoviev a derrière lui des années de travail dans le domaine de la logique et dans celui de  la méthodologie scientifique appliquée aux systèmes (modèles) sociaux. Son  expérience du monde soviétique ainsi que ses recherches personnelles lui permettent de publier de nombreux ouvrages consacrés à son pays  et au système communiste (socialiste). Selon le sociologue russe, le communisme  s'est d'abord développé en Russie pendant la période stalinienne, puis s'est implanté dans d'autres pays de la planète, la Chine en particulier. Ce modèle social diffère profondément de son concurrent, né en Amérique du Nord et en Europe occidentale, il y a environ deux cents à deux cent cinquante ans. Pour différentes raisons qu'il expose dans son ouvrage : l’Occidentisme ou le Triomphe d’une Idéologie, Alexandre Zinoviev préfère à la dénomination traditionnelle de « capitalisme » les termes de : « occidentisme » ou « occidentalisme ».

    Le logicien russe n’est certes pas le premier penseur à tenter de comprendre la nature du système social aujourd’hui en vigueur dans les pays occidentaux. En 1835, Alexis de Tocqueville, de retour d’un voyage aux Etats-Unis, avait publié le premier tome d’un ouvrage qui demeure d’actualité aujourd’hui : De la Démocratie en Amérique. Dans ce livre, le sociologue français faisait part de ses réflexions concernant la société américaine, née quelques décennies auparavant, qui se développait sous ses yeux. Le penseur français rédigera vingt ans plus tard un autre ouvrage : l’Ancien Régime et la Révolution. Ce livre est une analyse non point historique mais sociologique d’une extrême profondeur. Il est d’ailleurs très intéressant de lire cet essai en parallèle avec les premiers chapitres du livre du penseur russe, consacrés à l’histoire de l’Occidentisme. Lorsqu’il rédige ses écrits, Alexis de Tocqueville a conscience que le système occidentiste, que le sociologue nomme « la société démocratique », est entrain de s’implanter en France, où il va évincer définitivement le féodalisme moribond. La Révolution de 1789 n’a fait qu’accélérer un processus inéluctable. Au début du XIXème siècle, le penseur français avait compris non seulement que l’avenir de la France appartenait à l’Occidentisme, mais il avait pressenti, de surcroît, le rôle fondamental que les Etats-Unis allaient jouer à l’avenir dans le monde entier.

    Lorsque Alexandre Zinoviev rédige son ouvrage, cent cinquante ans après la publication des écrits du sociologue français, l’Occidentisme n’en est plus à ses balbutiements, mais s’est implanté depuis longtemps dans plusieurs pays de la planète; il vient, en outre, de remporter une victoire importante sur son concurrent : le communisme européen. C’est ce système triomphant que décrit le penseur russe sans prétendre effectuer une étude exhaustive. Quant à moi, je souhaiterais présenter au lecteur un bref aperçu de l’analyse du philosophe, de façon à montrer l’aspect radicalement novateur de la théorie zinovievienne de l’Occidentisme.  

    LES TROIS PILIERS DE L'OCCIDENTISME

    Le modèle occidentiste est l'ensemble des traits ou des caractères communs aux pays occidentaux ; ces caractères ont été, pour une large part, engendrés par les mêmes lois internes, ce qui explique les similitudes existant entre les modes de vie de pays aussi éloignés géographiquement que la France, l’Australie ou le Canada. Dans son ouvrage consacré au système occidentiste, le philosophe russe affirme que ce modèle repose sur trois "piliers" : les facteurs économique, communautaire et humain.

    Le facteur économique repose à la fois sur les règles qui régissent le professionnalisme en matière d'activité et sur celles qui ont trait à l'investissement et à la capacité de réaliser des bénéfices. Profondément lié à l'entreprenariat privé, le monde occidental est donc un monde où la discipline au travail est très sévère et où les entreprises ont l’obligation d’être rentables si elles veulent perdurer. Le type occidental de production et de distribution des biens et des services est un phénomène bien spécifique, différent de celui qui existe dans une société socialiste. Dans cette dernière, les employés exerçant une activité déterminée gagnent en règle générale moins que leurs homologues occidentaux, mais ils travaillent nettement moins, sont beaucoup plus nombreux à exercer la même tâche et disposent de la garantie de l’emploi; quant aux entreprises, leur survie ne dépend pas de leur aptitude à générer de l'argent.

    Le facteur communautaire est un phénomène commun à l’ensemble des sociétés comprenant des milliers ou des millions d’hommes. La division entre chefs et subordonnés, la hiérarchie des chefs, la formation de castes et de couches, la création d’une idéologie et l’apparition de l’Etat en tant qu’organe chargé de la gestion de plusieurs aspects de la vie sociale sont des phénomènes communautaires. Sans ces derniers, la société ne peut exister en tant que totalité appelée à perdurer. L’Etat est donc un phénomène commun à tous les ensembles humains parvenus à un certain stade de développement, mais il prend des formes différentes en fonction de la nature de l’organisme social qu’il est appelé à diriger. La forme occidentale de l’Etat est traditionnellement dénommée « démocratie parlementaire ». Des ensembles humains n’appartenant pas au monde occidental ont créé des formes de pouvoir autres que la démocratie parlementaire.

    Le facteur humain se manifeste dans les actes collectifs des membres d’une société. L’éducation, la culture, l’idéologie, la religion ou le pouvoir ont, entre autres fonctions,  la  mission de veiller à reproduire le matériel humain nécessaire à la survie de l’ensemble. L’individualisme, la volonté d’entreprendre, le goût pour le travail soigné, le sens de l'épargne ou la capacité de s’organiser sont, parmi d’autres, des qualités psychologiques qui se sont développées dans les pays occidentaux. La fameuse « éthique protestante du travail » a joué, par exemple,  un rôle important dans la formation du matériel humain aux Etats-Unis. Ailleurs dans le monde,  des populations ont développé d’autres qualités nécessaires à la survie de l’organisme social auquel elles appartenaient.

    L'Occidentisme est un modèle qui est né et a mûri à l'ouest de l'Europe et dans d'autres continents qui ont été peuplés par des émigrés européens. Il s’est ensuite répandu dans plusieurs endroits de la planète pour occidentaliser d’autres peuples qui lui ont parfois opposé une résistance farouche. Au XIXème siècle, la création d’empires coloniaux par les puissances européennes a été la manifestation de cette expansion. Aujourd’hui, cette dernière revêt des formes différentes de celles du passé, mais elle se poursuit, en Russie par exemple.  

    LA QUESTION DE L’AVENIR

    Dans les derniers chapitres de son ouvrage, Alexandre Zinoviev aborde la question fondamentale de l’avenir et de sa prédiction. Nous avons là un exemple des principes méthodologiques élaborés par le logicien russe lorsqu’il travaillait à Moscou.
    En sociologie, la prédiction n’est possible que sur la base de l’analyse du présent. Lorsque le chercheur analyse une société donnée, il met en lumière des tendances (lois) qui agissent dans le présent et vont continuer d’agir dans le futur si rien ne vient entraver leur action. Sur la base de ces lois, le chercheur peut construire un modèle d’un « futur possible ». Comme le fait remarquer le philosophe russe à la fin de son ouvrage, l’avenir n’est pas fatalement inscrit dans le présent.

    LE VISAGE DU FUTUR  

    Avant de mettre un terme à son étude consacrée à l’Occidentisme, Alexandre Zinoviev répertorie quelques lois internes qui dessineront le visage du futur, si aucun phénomène ne vient contrecarrer leur action. Je souhaiterais m’attarder quelque peu sur deux de ces lois. En premier lieu, le philosophe note que la structure de la population occidentale est en plein changement. La proportion de personnes employées à la production des biens et des services diminue, alors que s’accroît le nombre d’individus exerçant leur activité dans la sphère de la gestion et de l’administration du pays, ainsi que dans celle de l’idéologie et des médias. En second lieu, le philosophe note que la sphère des médias et de l’idéologie renforce son pouvoir sur la population occidentale. Ce dernier point revêt une grande importance.

    Après la seconde guerre mondiale, les moyens de communication et d’information –presse, édition, radio, télévision- se sont transformés. De nouvelles inventions techniques, des liens renforcés entre différents types de médias et la croissance des effectifs employés dans ce secteur ont provoqué un « saut qualitatif » Autrement dit, les médias sont devenus une sphère essentielle de la société, ainsi que le moyen privilégié de diffusion des thèmes idéologiques au sein du grand public. L’idéologie est constituée d’un ensemble de jugements et de notions destinés à modeler la conscience de l’individu social. Parmi les thèmes idéologiques diffusés par les médias ces dernières décennies en Europe de l'Ouest, citons pêle-mêle :  le « jeunisme », soit l'extrême valorisation de la jeunesse, la défense de l’homosexualité, les mérites de la démocratie, l'écologie et l’environnement, une image standardisée des pays résistant à l'influence occidentale . L’idéologie fixe des tabous à respecter : l'interdiction d'évoquer les questions  liées à l’immigration massive en Europe, par exemple. Elle fabrique aussi des "cultes de la personnalité", faisant souvent passer pour des êtres d’exception des individus médiocres : vedettes du sport, de la politique ou du spectacle. Un des thèmes idéologiques occupe aujourd’hui une place particulière : la vision du mode de vie occidental en général, et américain en particulier. Les livres publiés à grand tirage, les films à gros budget ou les émissions de télévision, fabriqués aux Etats-Unis ou conçus sur le modèle américain, présentent d'une façon ou d'une autre une image valorisante du mode de vie de l’Amérique. L’idéologie et la culture font partie de ce que les politologues américains nomment la "puissance douce" (soft power). Cette dernière est extrêmement efficace en ce début du XXIème siècle et  étouffe, au sens littéral du terme, des formes culturelles provenant d'autres pays. Les deux lois énoncées au début de ce chapitre ont renforcé leur action depuis la seconde moitié du siècle dernier.  Il est donc légitime de penser que ce mouvement va s'amplifier dans le futur et que nous allons assister à l’avenir à un conditionnement idéologique de la population occidentale de plus en plus prononcé. « La Pensée Unique », destinée à encadrer les masses et à créer une conscience sociale standardisée, a donc devant elle de très beaux jours.

    A l’époque de la guerre froide, Alexandre Zinoviev m’avait adressé une lettre dans laquelle il affirmait qu’il serait intéressant d’étudier l’Occident en commençant par analyser son idéologie. Le philosophe avait perçu à quel point le conditionnement des masses occidentales était colossal ; il savait aussi que l’idéologie de l’Occident exerçait une action corrosive sur les couches supérieures de son pays natal. La « puissance douce » a été une arme efficace dans la lutte contre l’Union Soviétique. Celle-ci s’est effondrée sans que les Américains utilisent leurs forces armées, la « puissance dure ». Un conflit extrêmement sanglant a ainsi été évité. Sans rivaux sur la scène planétaire, pour un temps tout au moins, les Etats-Unis sont alors devenus les maîtres du monde, cent cinquante ans après le voyage d’Alexis de Tocqueville, premier penseur de l’Occidentisme.



    PHYSIQUE ET LOGIQUE, LOGIQUE OU PHYSIQUE

    L’Armée Rouge sort victorieuse de la guerre contre l’Allemagne en 1945, après avoir subi de très lourdes pertes en vies humaines. Alexandre Zinoviev, qui s’est engagé comme soldat dès le début du conflit, sert dans l’aviation et fait partie de ces millions de Russes qui affrontent l’ennemi. Promu au grade d’officier de l’Armée de l’Air pendant la guerre, il sera démobilisé en 1946, et s’inscrira à la faculté de philosophie afin de rédiger sa thèse de doctorat consacrée aux procédés logiques utilisés par Karl Marx dans son ouvrage majeur : Le Capital. Devenu professeur dans cette même faculté, où il travaillera pendant plus de vingt ans, il publiera de nombreux livres et articles consacrés à la logique formelle : Logical Physics et Complex Logic, en particulier. Le philosophe se spécialisera dans l’analyse des expressions linguistiques et fondera une nouvelle école, ce qui lui conférera une notoriété internationale. Avant de quitter son pays natal, il sera d’ailleurs élu membre de l’Académie des Sciences de Finlande.

    De nombreuses références aux travaux du philosophe en logique se trouvent dans les romans qu’il a publiés après son départ de Russie. Je pense en particulier à : L’Antichambre du Paradis, Les Hauteurs Béantes, l’Avenir Radieux et la Maison Jaune.
    L’objectif de ce premier article, centré sur l’analyse des expressions linguistiques, est de présenter au lecteur un aperçu des recherches d’Alexandre Zinoviev dans le domaine de la logique. Je consacrerai un second article à la méthodologie scientifique appliquée aux objets sociaux.

    PHYSIQUE ET LOGIQUE

      La physique est une science qui étudie des objets empiriques, autrement dit des objets qui apparaissent, se modifient, disparaissent et existent dans un espace-temps défini. Un corps physique : un solide, par exemple, est un objet empirique. Une intégrale, construite par le mathématicien, est un objet abstrait (idéal), une pure création de l’esprit humain.

    La branche de la physique qui traite des forces et des mouvements des corps solides provoqués par l’action de celles-ci se nomme la mécanique. Le domaine de recherche de cette science est donc constitué par des objets empiriques, même si le physicien construit des objets abstraits, définit des grandeurs premières, construit sur la base de ces dernières des grandeurs dérivées, et admet des postulats. La mécanique formule des lois (règles) empiriques traitant de la position des corps dans l’espace et de leurs déplacements : la règle bien connue du parallélogramme des forces, par exemple. Cette loi a été construite sur la base d’observations ; elle « reflète » le comportement d’objets empiriques et nous apprend quelque chose sur la réalité du monde, en l'occurrence sur le comportement des corps solides. Il en va tout autrement des règles de la logique. Ce ne sont pas des lois de la nature, obtenues sur la base d’observations d’objets empiriques. Selon le philosophe, les lois de la logique permettent de définir les propriétés de certaines expressions linguistiques particulières et sont également la conséquence de ces définitions.

    Prenons deux exemples de syllogisme aristotélicien, que nous nommerons respectivement S1 et S2, après avoir numéroté les propositions :

    S1 : (a) Tous les Grecs sont mortels
            (b) Socrate est un Grec
           (c) Donc Socrate est mortel

    S2 :  (I) Toutes les Françaises sont rousses
              (II) Sylvie est une Française
              (III) Donc Sylvie est rousse

     Intuitivement, nous acceptons la validité de S1 lorsque nous énonçons que : si (a) et si (b), alors (c); il en est de même de S2, lorsque nous affirmons : si (I) et si (II), alors (III).  Le fait que (a) soit vraie et que (I) soit fausse, si l’on se réfère à la réalité des choses, n’entre pas en compte. La structure commune à S1 et à S2 est la suivante :

    S3 : (1) Tous les X sont Y
    (2) Z est X
    (3) Donc Z est Y

    Que signifie « tous » ? Si le chercheur tente d’expliquer le sens de ce signe logique, il se rend compte que le syllogisme S3 ne le définit qu’en partie : « tous » signifie que si tous les X sont Y, alors chaque X est Y. Dans ce cas-là, quel est le sens de « chaque » ? Si le logicien cherche à approfondir le sens de ce signe, il se rend très vite compte qu’il est prisonnier d’un cercle vicieux : « chaque » est une autre transcription de « tous ». Toute tentative d’explication aboutit à énoncer certaines règles logiques et, en particulier, celle-ci :

    SI (1) et SI (2), ALORS (3)

    Cela revient à énoncer les lois du syllogisme. Alexandre Zinoviev note, dans le second tome de La Maison Jaune, qu’il en est de même pour toutes les règles de la logique. Après réflexion, celles-ci apparaissent comme des conventions concernant la façon d’utiliser les objets linguistiques : termes, phrases, signes logiques tels que : tous, chaque, ne pas, soit …soit, ou bien,  etc. Si ces trois syllogismes  sont valides, c’est en vertu de conventions concernant l’emploi des signes et non point sur la base d’observations d’objets existant dans ce monde. Le logicien systématise et prolonge la pratique linguistique qui est la nôtre lorsque nous parlons.

    Le point essentiel est le suivant : les lois de la logique, à la différence de celles de la physique, ne sont point des généralisations effectuées sur la base de l’observation des objets empiriques. Elles ne nous apprennent rien sur les choses de ce monde, mais elles nous permettent d’en parler.  

    PROBLEME PHYSIQUE OU PROBLEME LOGIQUE ?

    Dans ses ouvrages spécialisés en logique, Alexandre Zinoviev   formule le problème de l’ubiquité de la façon suivante :
     

    (1) Un corps physique peut-il occuper simultanément deux endroits différents ?

    La question (1) relève-t-elle du domaine de la physique ou bien de celui de la logique ? Si (1) ressortit au domaine de la physique, il faut dans ce cas-là observer la nature afin de pouvoir répondre à (1).  Il est évident qu’un corps physique occupe un endroit (lieu) particulier, mais est-il possible qu’un corps, quelque part dans l’Univers, se trouve simultanément dans deux lieux différents ?
    En fait, il n’est pas besoin d’observer la nature pour pouvoir répondre par la négative à (1) ; nous n’avons pas besoin de savoir comme le monde est fait. Le problème est de nature logique.

    En fait, d’un point de vue intuitif, quand considérons-nous que deux endroits X et Y sont différents ? Nous considérons que X et Y sont distincts lorsqu’ils n’ont aucun « point  »  en commun. Immédiatement, surgit une question : que voulons-nous dire en employant ce mot « point » ? Afin de répondre à cette interrogation, nous sommes obligés de faire référence aux objets empiriques, les « points » réels auxquels nous pensons et que nous évoquons sont bien des corps physiques. D’un point de vue intuitif, nous considérons donc que X et Y sont différents lorsque ces deux endroits ne peuvent avoir en commun aucun corps physique : soit le corps en question occupe X, soit il occupe Y.
    Si nous rendons parfaitement explicite la définition de l’expression « endroits différents », nous obtenons : nous considérerons que deux endroits X et Y sont différents si et seulement si, pour n’importe quel corps physique, est valable la proposition suivante : si ce corps occupe l’un des deux endroits en question, il n’occupe pas simultanément l’autre.

    Si nous acceptons la définition énoncée ci-dessus, nous sommes contraints de considérer comme juste la déduction suivante :

    (2) : Aucun corps physique ne peut occuper simultanément deux endroits différents.

    La proposition (2) est une proposition universelle, vraie partout et toujours. Cependant, cette universalité n'a pas pour origine l'organisation  des systèmes empiriques, mais la force des définitions implicitement acceptées par les hommes. Dans le cas qui nous occupe, la réponse à (1) ne doit pas être justifiée en faisant référence à la structure du monde, mais en analysant les propriétés de l'expression linguistique : « endroits différents ». Si nous répondions par l’affirmative à (1), notre réponse serait en contradiction avec les propriétés de cette expression. Or, selon le logicien russe, ce qui est contradictoire logiquement, ne peut exister en réalité.

    Il existe de nombreuses questions du type de celle de l’ubiquité et le travail du logicien consiste, en pareil cas, à déterminer si tel ou tel problème relève de sa sphère de compétence.

    TEMPS ET ESPACE

    Dans certains films ou livres de science-fiction, les personnages se livrent à d'étranges manipulations : ils remontent le temps, l'accélèrent, compriment l'espace, le dilatent etc. De telles manoeuvres heurtent le bon sens des lecteurs ou des spectateurs, et cela se comprend fort bien. Notons au passage à quel point le XXème siècle a fait la part belle à l’obscurantisme paré des atours de la science. Les auteurs d'ouvrages ou bien les réalisateurs de films se livrant à de semblables tours de magie violent tout simplement les règles de la logique et c'est justement cette violation qui heurte le bon sens. Il est tout à fait sensé d'accélérer  un processus  ou bien de comprimer un objet. Il s’agit d’opérations très banales. En revanche, il est parfaitement insensé d’accélérer le temps ou de comprimer l’espace et cela pour la bonne raison que le temps ou l’espace ne sont pas des objets empiriques.

    Dans ses ouvrages de logique, Alexandre Zinoviev explique que des termes tels que « temps », « espace », « changement » ou « cause » sont des énoncés linguistiques que nous utilisons afin de dire quelque chose au sujet des objets empiriques. Si le lecteur est heurté par des affirmations semblables à celles que j’ai citées au début de ce chapitre, c’est parce que son esprit a assimilé, dans une certaine mesure, les conventions concernant la façon d’utiliser les expressions relatives au temps et à l’espace, ainsi que les règles de la logique. Le travail du logicien consiste alors à élaborer des définitions explicites de tous ces termes relatifs au temps, à l’espace ou à la cause, puis à construire une doctrine du langage que nous employons pour parler de la réalité du monde.

    L’INFINITE SPATIALE ET TEMPORELLE

    Dernier exemple consacré à l’analyse des expressions linguistiques relatives au temps et à l’espace : que signifie la notion d’infinité dans l’espace et dans le temps ?
    La notion d’infinité spatiale signifie ceci : quel que soit le champ de l’espace où tu sois, il existe un autre champ dans lequel tu n’es pas allé.
    La notion d’infinité temporelle signifie ceci : quel que soit le point que tu prennes dans le passé, quelque chose a existé avant, et quel que soit le point que tu prennes dans le futur, quelque chose existera après.
    Acceptons à titre d’hypothèse l’infinité dans l’espace et dans le temps. Une question vient naturellement à l’esprit : pourquoi en est-il ainsi ? Un personnage du roman : Vivre ou La Confession du Robot, répond de la façon suivante : la question du « pourquoi » n’a de sens que par rapport à certains phénomènes du monde, mais elle perd son sens lorsqu’elle fait référence à l’ensemble des phénomènes du temps et de l’espace, autrement dit lorsqu’elle a trait à l’Univers dans sa globalité. Selon le philosophe russe, même si nous acceptons l’infinité de l’Univers sur les plans spatial et temporel, nous ne pourrons pas répondre à la question du « pourquoi ».

    Lorsque j’ai commencé à me pencher sur les œuvres d’Alexandre Zinoviev, j’avais pressenti à quel point les analyses sociologiques du philosophe étaient inextricablement liées à ses recherches en logique. Pour ma part, j’avais rédigé un ouvrage intitulé :   Alexandre Zinoviev, les Fondements Scientifiques de la Sociologie, dans lequel je présentais au lecteur les travaux de l’auteur russe dans le domaine de la logique et dans celui de la méthodologie scientifique. La diffusion de ce livre a été très limitée. J’espère que, à l’avenir, seront publiées d’autres études centrées sur les travaux en question.



    DES RATS ET DES HOMMES

    Un aperçu du phénomène communautaire

    Homo homini lupus. Produit d’une longue évolution socio-biologique, homo sapiens est donc un loup pour son frère. Certes, l’homme peut s’allier à son prochain, s’entendre avec lui, prendre la défense d’un autre être humain, mais il peut aussi -et surtout- trahir autrui, l’humilier, lui nuire de multiples façons et lui faire le maximum de mal. L’être humain est donc parfaitement capable de serrer la main de son frère tout en l’étranglant en même temps. C’est ce comportement que représente Alexandre Zinoviev dans un tableau inoubliable : Les Rats. Le philosophe a d’ailleurs choisi cette toile comme couverture d’un ouvrage : Le Communisme Comme Réalité, dans lequel il analyse le phénomène communautaire (communal). Cependant, afin d’illustrer la communalité, le caricaturiste russe n’a pas dessiné des êtres humains ou bien des loups, mais des rats se comportant comme des hommes…. Des rats. Pour beaucoup d’entre nous, la créature la plus répugnante qui soit !

    LA VIE COMMUNAUTAIRE

    Si tous les hommes vivaient dans un relatif isolement, avec un minimum de contacts et sans dépendre les uns des autres, cet article n’aurait pas de raison d’être. Le phénomène communautaire ne revêt toute sa force que lorsque des milliers d’individus se regroupent pour vivre ensemble de génération en génération. Cette vie en commun engendre des contraintes et oblige chaque membre de l’ensemble à lutter, lorsque son intérêt l’exige, contre son prochain. En tant qu’individus sociaux, nous sommes nous-mêmes, au travers des actes que nous accomplissons, l’incarnation du phénomène communautaire.

    UNE ABSTRACTION

    Dans plusieurs de ses livres : Les Hauteurs Béantes et l’Avenir Radieux notamment, Alexandre Zinoviev construit des abstractions de façon à présenter au lecteur le communautarisme à l’état pur, autrement dit, comme si aucun autre phénomène ne venait se mêler à la communalité.
    Imaginons, dans un premier temps, qu’un grand nombre d’individus, indépendants les uns des autres, s’installe sur un territoire afin d’y vivre de génération en génération et supposons, dans un deuxième temps, que les individus en question n’aient pas besoin de s’organiser en vue de produire les biens nécessaires à la vie, étant donné que les biens en question se trouvent sur le territoire et que le travail des hommes ne consiste qu’à les répartir. Que va-t-il se produire ?
    Examinons tout d’abord ce qui va se passer au niveau de la société tout entière. Très rapidement, les individus se diviseront en groupes dirigés par des chefs, des ensembles de groupes se formeront, une hiérarchie des chefs se mettra en place progressivement, les biens matériels seront répartis en fonction du rang social, et des couches composées d’individus jouissant de niveaux de vie relativement semblables se formeront. A un certain stade de développement, notre ensemble humain, en cours de structuration, engendrera un organe spécial  -l’Etat- qui se chargera de certaines fonctions : le maintien de l’ordre, par exemple. Bref, notre ensemble à l’origine indifférencié se sera diversifié et compliqué de multiples façons. Il sera devenu une société.
    Observons ensuite ce qui se passe à un micro-niveau, autrement dit, au niveau des groupes de base composés de quelques individus subordonnés à un chef. Parallèlement à la division des fonctions en dirigeants et dirigés, se produit une autre différenciation chez les subordonnés, chacun d’entre eux remplissant un rôle particulier au sein du groupe (collectif). Ainsi, apparaissent des individus qui se chargent d’informer l’organe dirigeant, de contrôler les autres, de les dénoncer au chef, de colporter des ragots etc. Différents types de rapports (relations) vont se mettre en place. Ces relations ont trait aussi bien aux liens existant entre membres du même collectif, à l’attitude des groupes entre eux, qu’au comportement de l’individu vis-à-vis de son groupe de base. Je reviendrai ultérieurement sur ce dernier point.
    Admettons, enfin, que les biens nécessaires à la vie ne soient pas en quantité illimitée et qu’il faille se battre pour les obtenir. Les hommes adopteront des règles de conduite, des lois du comportement, leur garantissant les meilleures conditions de vie au sein de l’ensemble. Flatter les chefs, faire partie de leur entourage, nuire à plus faible que soi, user de la calomnie et de l’intrigue, voler le bien d’autrui, sont autant de règles, parmi des centaines d’autres, qui permettront aux individus sociaux de se procurer « la meilleure part du gâteau ».

    L’INCARNATION D’UNE ABSTRACTION

    Le tableau présenté ci-dessus est une abstraction. Dans la réalité sociale, d’autres facteurs se mêlent au phénomène communautaire, en particulier la nécessité pour les hommes de s’organiser afin de produire des biens matériels et des services. Cependant, au sein de la société, quelques groupes humains nés spontanément se rapprochent de la description idéale présentée au chapitre précédent. Tel est le cas des bandes de voyous, véritables incarnations des abstractions scientifiques.
    Dans un ouvrage intitulé Et le Vent Reprend Ses Tours (1), l’écrivain russe Vladimir Boukovsky raconte que, durant les années 1930-1940, de nombreuses bandes structurées de gangsters vivaient de rapine sur tout le territoire de l’ancienne URSS. Ce « Mouvement des Voleurs » s’organisait selon des règles bien précises. Refusant l’existence de l’Etat, ces voyous ne travaillaient pas et ne vivaient que du vol lorsqu’ils étaient en liberté, ou rançonnaient les autres détenus lorsqu’ils se trouvaient en prison ou en camp de travail. Vladimir Boukovksy raconte que chaque voyou, membre d’une bande organisée, devait remettre à celle-ci l’argent ou les biens qu’il s’était procurés, le chef (le caïd) se réservant le droit de répartir le trésor commun « en bonne justice ». L’écrivain ajoute que le caïd était reconnu comme tel en vertu de son autorité en matière de vol et qu’il existait une véritable hiérarchie des chefs, chacun recevant des biens en fonction de son rang.
    Les bandes de voyous, qu’évoque Vladimir Boukovsky dans son ouvrage, sont structurées sur la base d’une relation qu’Alexandre Zinoviev nomme : le rapport de commandement et de subordination. Dans les groupes spontanés, le chef est reconnu comme tel en vertu de son autorité dans le domaine de l’activité propre au collectif, alors que dans les groupes officiels, le chef est nommé ou désigné selon la loi ou l’usage.
    Les bandes de voyous naissent, perdurent puis disparaissent sans tenir compte des réglementations de la société où elles vivent. En outre, ces groupes de hors-la-loi sont exempts de toute relation liée à l’organisation du travail. Ces bandes offrent donc au chercheur la possibilité d’examiner à un micro-niveau le phénomène communautaire à l’état pur, comme si l’expérience se déroulait dans un laboratoire où la communalité aurait la possibilité de déployer toutes ses potentialités.

    AU COEUR DE LA CELLULE

    Comme je l’ai noté précédemment, le phénomène communal revêt toute sa force lorsque les hommes se regroupent dans un ensemble assez nombreux pour être qualifié de « société ». Il prend des formes différentes selon l’ensemble humain dans lequel il se manifeste. Il peut aussi devenir le facteur dominant et caractériser le mode de vie d’un peuple.
    De grandes sociétés du passé, l’Egypte ancienne ou la Chine impériale, sont fondées sur le phénomène communautaire; il en est de même de la Russie tsariste et de l’ex-Union Soviétique. Il est intéressant de remarquer que, dans tous ces ensembles, l’Etat a joué un rôle majeur en matière d’organisation de la société. J’en profite pour faire remarquer au lecteur que le phénomène communautaire continuera d’exercer son action dans les ensembles humains qui se formeront dans le futur.
    Dans plusieurs de ses ouvrages : Le Communisme Comme Réalité, l’Antichambre du Paradis et La Maison Jaune en particulier, Alexandre Zinoviev propose au lecteur de « descendre » jusqu’au coeur d’une cellule de la société soviétique de façon à pouvoir observer ce qui se produit à l’intérieur de la cellule en question. Cette dernière est le lieu où les individus accomplissent leur tâche quotidienne, gagnant ainsi leur vie : un bureau, une usine, une coopérative agricole etc. La société tout entière se compose de cellules de diverse nature. L’auteur russe invite le lecteur à observer ces dernières non point sous l’angle professionnel, mais sous celui des relations communautaires qui se tissent entre les individus et les groupes dont ils sont membres.
    Les lois du comportement régissant la conduite de l’individu et celle de son collectif, soit l’ensemble de ses collègues, s’opposent au cœur de la cellule. En effet, l’individu tend à réduire sa dépendance à l’égard de cet ensemble, alors que ce dernier s’efforce, au contraire, de contrôler au maximum l’individu. Alexandre Zinoviev explique que le collectif possède un pouvoir énorme sur chacun de ses membres. La tâche essentielle du groupe est d’empêcher l’individu de se séparer de lui, et de se distinguer d’une façon quelconque.
    Beaucoup de choses dépendent de la conduite de l’individu au sein de son collectif : une augmentation de salaire, une promotion, des bons de vacances ou l’octroi d’un logement plus spacieux. Au sein de la cellule soviétique, il est difficile de licencier quelqu’un si la collectivité s’y oppose. Si l’individu n’enfreint pas les normes de la vie communautaire, il est membre à part entière de son collectif qui lui offre toute sa protection.
    Les difficultés surgissent lorsqu’un membre du groupe ne respecte pas les règles de vie admises par tous. Tel est le cas lorsque l’individu s’oppose à ses collègues pour une raison quelconque. Il exprime, par exemple, une opinion différente sur un problème important, et s’obstine à la défendre. La collectivité met alors en œuvre tout un ensemble de mesures visant à empêcher l’individu de se séparer d’elle. Les mesures en question sont nombreuses et variées : la perte d’une prime, la réprimande, la calomnie etc. En général, cela suffit à remettre l’individu récalcitrant dans « le droit chemin ».
    Cependant, il arrive que les différentes pressions exercées par la collectivité ne donnent pas le résultat escompté mais renforcent, au contraire, la volonté du marginal de se séparer du groupe. L’individu est alors châtié. Lors de réunions et d’assemblées se déroulant au sein de la cellule, le « coupable » est discrédité dans tous les domaines, dans son travail  en particulier; il est « démasqué » et le collectif essaye de prouver que le fautif a commis des actes condamnables du point de vue pénal.
    Quant à l’individu déviant, il finit par chuter au niveau de ses collègues, après avoir battu sa coulpe, ou bien par être expulsé de la cellule. Chassé de son lieu de travail, le marginal devient un renégat, un exclu, et peut être arrêté par la police pour « délit de parasitisme », s’il ne retrouve pas immédiatement du travail.
    Au niveau de la cellule, l’aspect le plus séduisant du mode de vie communautaire : la protection accordée par le collectif à chacun de ses membres, est indissolublement lié à l’aspect le plus terrifiant de ce même mode de vie : le contrôle exercé par le groupe sur l’individu.
    Les chasses aux sorcières, les boucs émissaires, les victimes rituelles et autres individus livrés à la vindicte publique, sont des phénomènes communautaires des sociétés du passé, de même nature que ceux qu’Alexandre Zinoviev décrit dans ses livres. Le philosophe note d’ailleurs, dans son ouvrage : Sans Illusions, qu’un ensemble humain dominé par la communalité engendre nécessairement des exclus afin de pouvoir les combattre. La société crée ses propres victimes afin de consolider sa force et d’éprouver son monolithisme.
    Nous sommes donc en présence de « mécanismes » sociaux extrêmement profonds qui se reproduiront à l’avenir.

    LA TENDANCE CIVILISATRICE

    Lorsque les lois du comportement communautaire sont massivement mises en pratique par les hommes, elles engendrent une multitude de phénomènes que de nombreux individus sociaux perçoivent comme négatifs : l’hypocrisie, la tromperie, le vol, l’abus de pouvoir, l’oppression exercée sur les faibles, la corruption etc. Afin de se protéger des phénomènes en question, autrement dit, afin de se protéger d’eux-mêmes, les hommes se voient contraints d’ériger des « barrières » destinées à contrecarrer les conséquences de la communalité. Des instances judiciaires condamnant la corruption ou le népotisme, des règles de morale interdisant la violence à l’encontre d’autrui, sont des exemples de ce que le philosophe russe nomme « la civilisation », comprise, dans ce cas précis, comme une tendance faisant contrepoids à la violence des hommes exercée contre eux-mêmes.

    Alexandre Zinoviev est le créateur de la théorie du communautarisme. Sans cette théorie, il n’est guère possible de comprendre l’essence des grands ensembles humains. Notons à ce propos à quel point le silence des spécialistes du domaine social est stupéfiant! Dans mon introduction, j’avais noté que le philosophe, afin d’illustrer le phénomène de la communalité, avait peint des êtres hybrides : des rats dont le comportement ressemble fort à celui des hommes.
    Se pourrait-il donc que ce tableau si original recèle en filigrane une question posée par l’écrivain russe à tout admirateur de son dessin : êtes-vous tout à fait certain que, sur cette terre, la créature la plus répugnante soit bien le rat ?

    (1) 1978, Editions R.Laffont



    LA PSYCHOLOGIE D’UN ROBOT

    Il existe des personnes dont la présence vous manque lorsque vous ne les avez pas rencontrées depuis longtemps. Il en va de même de certains livres que vous avez périodiquement envie de relire, au bout de quelques mois ou de quelques années. Cela ne signifie pas nécessairement que vous souhaitez découvrir, en vous plongeant une nouvelle fois dans l’ouvrage, un élément neuf : une idée à laquelle vous n’aviez pas songé, ou un personnage que vous découvrez sous un autre angle. Vous pouvez tout simplement avoir envie de relire ce livre pour le plaisir qu’il vous procure.
    Dans cet article, j’ai choisi d’évoquer : Vivre. Ce roman d’Alexandre Zinoviev est pour moi une source d’enrichissement intérieur. A l’instar de  Va au Golgotha, ce livre est essentiellement centré sur la psychologie et la spiritualité humaines. J’éprouve toujours du plaisir à le relire.

    DES PERSONNAGES DE L’OMBRE

    Nombre de héros zinovieviens sont « des personnages de l’ombre » appartenant, matériellement parlant, aux couches inférieures de la société russe. Ils sont intelligents, cultivés, et amateurs de conversations doucha douché, d’âme à âme. En règle générale, leur destin est tragique. Le Schizophrène ou bien Anton Zimine sont de brillants sociologues, mais ils n’ont aucune chance de faire une carrière universitaire ou bien de voir leurs travaux publiés. Ivan Laptiev, fondateur d’une religion nouvelle, n’a pas de domicile fixe, vit d’aumônes, et sa mission de prophète prendra fin non point sur le mont du Golgotha, à Jerusalem, mais dans un asile de fous de Partiville, trou perdu au fin fond de la Russie. Quant au héros de Vivre, le Robot, cul-de-jatte de naissance, il se définit lui-même comme l’emblème de la malchance. Voué toute son existence à des souffrances physiques et spirituelles, il ressasse, afin de trouver la force d’exister, la même pensée : vivre, et se réjouir du fait d’être vivant !

    LA GRISAILLE DES JOURS

    Son vrai nom est Andreï Goriev mais ses voisins l’ont surnommé le Robot car il se déplace à l’aide de jambes de métal qu’il a inventées. Il habite une petite chambre dans un immeuble collectif situé à la périphérie de Partiville, et il travaille dans une usine spécialisée dans la fabrication de prothèses destinées aux personnes handicapées. Toutes les journées de son existence se ressemblent, exactement comme une goutte d’eau ressemble à une autre goutte d’eau : les conflits avec les chefs et les collègues, les difficultés en matière d’approvisionnement, les relations avec le voisinage etc. Bref, le train-train quotidien qui apporte son lot d’ennuis, de platitudes et de monotonie.

    LA QUETE DE LA LUMIERE

    Alexandre Zinoviev a situé son personnage à l’époque de la perestroïka, et le Robot nous livre, bien entendu, ses réflexions sur la nouvelle politique mise en œuvre par le Secrétaire Général et son équipe. Le Robot connaît son pays en profondeur et il ne se fait guère d’illusions sur le résultat des réformes en cours. Cependant, ce n’est pas cet aspect de l’ouvrage que je me propose d’approfondir.
    Dans cet article, je souhaite attirer l’attention du lecteur sur la façon dont l’auteur russe a élaboré la psychologie de son personnage principal : le Robot.
    Afin de pouvoir continuer de vivre, le héros d’Alexandre Zinoviev ne se contente pas de ressasser la même pensée; peu à peu s’est élaboré en son for intérieur un univers structuré autour de quatre lignes de force fondamentales : un amour romantique, des conversations à cœur ouvert, une invention et une expérience sur lui-même.
    Le Robot est en quête de quelque chose de pur et de lumineux, or cette lumière irradiante ne peut surgir que de cet univers intérieur car, à l’extérieur, le défilé des jours n’est porteur que de vulgarité, de mesquineries et de grisaille.

    UN AMOUR ROMANTIQUE

    Le Robot est amoureux d’une femme de Partiville, à laquelle il voue un culte : la Fiancée. Elle est jeune, jolie, et ne manque pas de prétendants. Le Robot est devenu son confident, mais elle ne souhaite pas se marier avec lui. Les sentiments de la Fiancée à l’égard du Robot sont ambivalents : elle est contente d’avoir un « chevalier servant » mais elle a honte que celui-ci soit un infirme. Alexandre Zinoviev note d’ailleurs que le phénomène consistant à éprouver simultanément deux sentiments opposés : la honte et la fierté par exemple, est un trait de psychologie courant au sein de la société où vit le Robot. Quant à celui-ci, il s’est juré de n’avoir de liaison avec une femme que si l’amour est partagé. La relation du Robot avec la Fiancée entraîne régulièrement chez ce dernier un drame intérieur que l’écrivain russe analyse de la façon suivante : le fait d’exister aux yeux d’autrui aide une personne à surmonter les obstacles dont le quotidien est jalonné; en revanche, le fait de ne pas compter pour les autres incite un être humain à capituler face aux innombrables difficultés de la vie, or le Robot n’a pas vraiment le sentiment d’exister aux yeux de celle qu’il aime.

    DES CONVERSATIONS A CŒUR OUVERT

    Comme je l’ai noté au début de mon article, nombre de héros littéraires des romans zinovieviens sont de grands amateurs de conversations à cœur ouvert. Le Robot n’échappe pas à la règle. Il aime rendre visite à des amis, ou bien passer quelques heures au Club. Le Club est un lieu de rencontre qui s’est créé sans l’accord des autorités. Chacun peut y venir boire de la vodka, déclamer des poèmes ou bien épancher son âme. Les conversations qui s’y tiennent sont souvent d’un haut niveau intellectuel et les contacts humains y sont exempts d’hypocrisie. Chacun y est apprécié pour son esprit et son talent. Evoquant le Club, le Robot affirmera qu’il est une sorte de confessionnal et de temple. Un temple, soit un lieu où se déroulent des cérémonies religieuses au cours desquelles les hommes se sentent unis par des fils invisibles.
    La spiritualité est un des thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Alexandre Zinoviev.

    UNE INVENTION

    Andreï Goriev se déplace d’une façon surprenante sur des jambes métalliques qu’il a lui-même inventées mais, devant ses collègues et ses chefs, étonnés par sa capacité de locomotion, il raconte qu’il utilise les prothèses fabriquées en série à l’usine. Le Robot sait que, si la vérité est connue, les chefs haut placés se mettront sur la liste des inventeurs et, pour finir, l’élimineront de la liste en question. Andreï Goriev veut simplement que ses collègues et ses supérieurs reconnaissent que c’est lui, le Robot, le seul et unique créateur de ces remarquables prothèses. Il affirme que son invention fait partie de sa personnalité et qu’il est même possible qu’elle soit le fondement de son « Moi ».
    A mon sens, ce n’est pas un hasard si Alexandre Zinoviev, élaborant la psychologie de son héros littéraire, a accordé une telle importance à l’invention dans l’univers intérieur du Robot. Je vois deux raisons à cela, en particulier.
    En premier lieu, souvenons-nous que l’écrivain russe lui-même a affronté la société dans laquelle il vivait, brisant ainsi sa carrière, parce qu’il était porteur des Hauteurs Béantes et d’une théorie nouvelle du communisme. Il sait à quel point un véritable créateur est quelqu’un qui souffre s’il n’a pas la possibilité de faire connaître son travail, celui-ci faisant partie intégrante de lui-même, de son « ego ».
    En second lieu, je souhaite insister sur le fait que la personnalité d’Andreï Goriev comporte une forte tendance à l’individualisme : le Robot agit seul lorsqu’il en a la possibilité, s’efforce de réfléchir et de forger ses propres opinions sur tel ou tel problème, et n’est guère enclin à faire carrière ou à gagner de l’argent. Dans La Maison Jaune, Alexandre Zinoviev analysera magistralement la question de l’individualisme et du collectivisme, et je me permets de renvoyer le lecteur à cet ouvrage. Dans cet article, je me contenterai de noter que la création est justement un domaine qui s’accorde parfaitement avec la nature des individualistes, et le Robot est un inventeur solitaire.

    UNE EXPERIENCE SUR SOI-MEME

    Le Robot a réalisé une véritable expérience psychologique sur lui-même. Dans un premier temps, le héros littéraire d’Alexandre Zinoviev raconte qu’il n’avait pas conscience de mettre en place toute une série de barrières et d’autolimitations. Ce n’est que peu à peu, au fur et à mesure que le processus se déroulait, que le Robot a compris le sens de cette transformation intérieure, et il a alors consciemment poursuivi son expérience.
    Andreï Goriev a élaboré toute une batterie de principes concernant sa propre conduite, et tout un ensemble de règles touchant aux rapports avec autrui : ne pas consommer de tabac ni d’alcool, pratiquer une gymnastique personnelle, refuser la vulgarité et le mensonge, aménager en soi-même un jardin secret, rejeter la calomnie et les ragots, ne pas trahir un serment, aider son prochain etc.
    Ces principes dotent le Robot d’une ligne morale, composante essentielle de sa psychologie.

    LE ROBOT ET LES AUTRES

    En vouant un culte à la Fiancée, en peaufinant son invention ou bien en s’entourant de principes moraux, le Robot opère une transformation sur sa propre personne, introduisant ainsi en lui-même cette pureté et cette lumière qu’il ne trouve pas à l’extérieur, dans ses conditions de vie. Cette luminosité intérieure est l’élément spirituel ancré profondément dans la personnalité d’Andreï Goriev qui acquiert, en quelque sorte, « un supplément d’âme ». Cependant, cette métamorphose existentielle a un prix : le Robot gagne en enrichissement intérieur, mais perd en capacité d’adaptation.
    .Dans son ouvrage : Homo Sovieticus, Alexandre Zinoviev dresse le portrait de l’individu adapté aux conditions de vie d’une société où le facteur communautaire est dominant. Homo sovieticus est un être souple et changeant ; il représente une sorte de « caméléon social ». Le grand écrivain et dramaturge russe, Anton Tchékhov, avait déjà dans ses oeuvres brossé le portrait de « caméléons sociaux », et Alexandre Zinoviev rendra d’ailleurs un vibrant hommage à l’auteur de : l’Homme A l’Etui, en rédigeant un superbe petit livre : Mon Tchékhov. Notons au passage que, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la période soviétique se situe dans le prolongement de l’époque tsariste, dont elle a amplifié et généralisé certains traits.
    Alexandre Zinoviev explique au lecteur que l’homme soviétique est avant tout membre d’un collectif, soit l’ensemble des individus appartenant à la même cellule de travail : une unité militaire, une usine, un bureau etc. La vie intracellulaire est l’élément principal de l’existence du citoyen de la société socialiste (communiste). Au sein du collectif, cohabitent différents types d’hommes. Imaginons maintenant qu’un individu possède en puissance tous les traits, les qualités, du collectif : la bêtise et l’intelligence, la sincérité et l’hypocrisie, la bonté et la méchanceté etc. Cet être humain manifestera des qualités différentes, voire opposées, en fonction de situations données. Cet homme « à l’échine souple » pourra, par exemple, trahir ses proches, mais il sera tout aussi capable de prendre la défense de gens qu’il ne connaît pas ; il pourra louer le pouvoir en place et, quelques instants plus tard, le critiquer violemment. En l’homo sovieticus, se conjuguent avec une parfaite harmonie les qualités de victime et celles de bourreau. Son attitude est caractérisée par la souplesse psychologique et l’aptitude au changement.
    Ce comportement est dicté par les conditions de vie auxquelles l’homme s’est adapté. En revanche, les principes moraux désavantagent ce dernier dans la lutte pour l’existence. Cela signifie-t-il qu’il faille les jeter définitivement aux oubliettes? Réfléchissant à ce problème, le Robot se dira en son for intérieur que si tel est le cas, toute sa vie est une erreur.

    LES COUPS DU SORT

    Surprenant par hasard une conversation entre les personnes qui lui paraissaient les plus proches de lui, le Robot perçoit à quel point le jugement porté sur lui-même est impitoyable et injuste. Il se consolera en se disant que lorsque les hommes jugent autrui, ils le font en pensant à eux-mêmes. Certes, le Robot ne modifiera en rien son attitude envers ses « amis », mais quelque chose en lui sera irrémédiablement brisé. Cette gifle reçue en plein visage ne sera pas la seule : le Club sera fermé par les autorités dans le cadre de la campagne anti-alcoolique, la Fiancée nouera une intrigue amoureuse avec un autre homme, et les chefs de l’usine finiront par s’attribuer la paternité de ces remarquables prothèses qui faisaient du Robot un homme debout. Tous ces coups ébranlent très profondément le fragile équilibre psychologique d’Andreï Goriev, ouvrant ainsi une brèche dans laquelle s’engouffrent l’instabilité psychique, l’angoisse et le désespoir.

    Partiville, un trou perdu au fin fond de l’immensité russe. Un cul-de-jatte est assis dans la boue. Il est ivre et son visage est boursouflé sous l’effet de l’alcool et des pleurs. Avant d’embarquer l’ivrogne, un milicien ramasse des bouts de métal qui jonchent le sol, restes de ses prothèses que l’infirme vient de briser.



    DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET

    Cette étude se situe dans le prolongement de l’article : Physique et Logique,  Logique ou Physique, dans lequel je présentais au lecteur un aperçu des travaux réalisés par Alexandre Zinoviev en logique, lorsqu’il était professeur à l’université de Moscou. Parallèlement aux travaux en question, le philosophe russe a élaboré un certain nombre de méthodes permettant au chercheur solitaire d’analyser des systèmes aussi complexes que le communisme ou l’occidentisme. Dans cet article, je souhaiterais présenter au lecteur un exemple des principes méthodologiques nécessaires à la compréhension des grandes sociétés contemporaines. 

    LA SCIENCE ET LE CHERCHEUR

       L’étude exhaustive  d’un grand ensemble social exige un bataillon de spécialistes, du matériel statistique, la collecte de nombreuses informations ainsi que des mesures. Tout cela n’est évidemment pas à la portée d’un seul homme, aussi talentueux soit-il ! Que peut donc faire un chercheur solitaire ?
    Dans son ouvrage : Sans Illusions, Alexandre Zinoviev nous propose l’exemple suivant : à l’époque de Léonid Brejnev, existait dans la société soviétique une tendance à une disparité de plus en plus grande entre les niveaux de vie des habitants de l’ancienne Union Soviétique. A condition de disposer de nombreux moyens, du type de ceux que j’ai évoqués en début de chapitre, il est possible de mettre au point des données très précises : le rapport entre les niveaux de vie des couches les plus favorisées et de celles qui le sont le moins, ou bien la mesure de la vitesse d’écartement entre les deux  extrêmes : les plus riches et les plus pauvres.
    Un travail de cette nature ne relève pas de la compétence du chercheur solitaire qui ne dispose pas des moyens nécessaires pour élaborer de telles mesures. En revanche, il existe des procédés d’analyse individuelle, des méthodes, donnant au sociologue isolé la possibilité d’obtenir une image grosso modo exacte de la société. En l’occurrence, grâce à  ces procédés, le chercheur solitaire  constatera l’inégalité croissante entre les niveaux de vie sans fournir de mesures précises.
    Cet exemple me semble être de nature à bien « délimiter la frontière » entre les deux types de moyens et de résultats.

      LA DIALECTIQUE

        Le célèbre philosophe allemand Karl Marx a utilisé,  dans son ouvrage : Le Capital,  une méthode qu’il nomme « la dialectique ». L’idée était la suivante : étant donné que le chercheur ne peut faire usage de méthodes expérimentales en sociologie, comme il le ferait en physique ou en chimie, il doit élaborer des procédés d’analyse  propres au domaine social. La capacité d’abstraction, les postulats théoriques et les déductions appliquées au cours changeant et complexe des processus sociaux sont des exemples des procédés en question.
    Karl Marx a donc utilisé cette méthode dans : Le Capital, obtenant d’ailleurs des résultats intéressants, sans livrer au lecteur une description précise de sa méthodologie.
    C’est à ce travail que s’attellera Alexandre Zinoviev en 1954 lorsqu’il rédigera sa thèse intitulée : La Méthode du Passage de l’Abstrait au Concret. Le chercheur russe décrira les procédés utilisés par Karl Marx dans son étude de la société capitaliste. Ultérieurement, le philosophe russe fera usage de cette méthode,  partie intégrante de la dialectique, afin de mener ses propres recherches consacrées à la société communiste (socialiste). Ces procédés de nature logique permettent d’obtenir des résultats dans le domaine social où il n’est guère possible de pratiquer l’expérimentation en laboratoire. Au chapitre suivant, je souhaite proposer au lecteur un exemple destiné à illustrer l’utilité de cette méthode.

        DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET  

    A l’instar des émeutiers français s’attaquant en 1789 à la Bastille, symbole de l’absolutisme royal, les révolutionnaires russes d’Octobre qui prenaient d’assaut le Palais d’Hiver de Petrograd rêvaient d’égalité et de justice. Ils n’étaient pas les seuls. Beaucoup d’entre nous se sont posé, se posent et se poseront des questions telles que : pourquoi les hommes ne sont-ils pas égaux ? comment se fait-il que les richesses soient  réparties d’une façon inique? pourquoi chacun ne reçoit-il pas des biens en fonction de son travail ? Afin de répondre à ce type d’interrogations, Alexandre Zinoviev a utilisé la méthode du passage de l’abstrait vers le concret dans son ouvrage : Le Communisme Comme Réalité. Quant à moi, l’analyse que je propose dans ce chapitre est basée sur les travaux du philosophe russe.

    Soit le postulat suivant :

    (1) : chaque élément d’un système social reçoit des autres éléments autant qu’il leur donne.

     Dans la vie quotidienne, nous connaissons tous des situations où, à travail égal, des individus reçoivent des récompenses identiques, mais nous observons aussi de nombreux cas où les hommes utilisent, par exemple, leur position sociale ou leurs « relations » pour acquérir des richesses sans fournir un travail en échange. En revanche, personne n’a jamais observé et n’observera jamais le postulat (1). Ce principe est une abstraction construite par le chercheur,  par voie de réflexion logique, sur la base de l’étude de cas concrets. Après avoir élaboré la proposition (1), le chercheur la considère comme l’ultime fondement des choses. Il bâtit ensuite un raisonnement de nature logique qui consiste à supposer que le principe (1) s’incarne dans la réalité sociale et à décrire les formes que prend ce processus de concrétisation. Je propose donc au lecteur de descendre graduellement de l’abstrait vers le concret.

    Admettons à titre d’hypothèse que S soit une société contemporaine, complexe du point de vue de la production des biens et des services, divisée en chefs et subordonnés et fortement hiérarchisée.  Au sein de S, un individu A donne aux autres membres de la société un certain nombre de choses : son temps passé au travail, les connaissances nécessaires à l’accomplissement de sa tâche, sa fatigue nerveuse ou bien les risques encourus. En échange de cela, il reçoit un salaire, des avantages en nature, des récompenses honorifiques etc. En eux-mêmes, le donné et le reçu ne sont guère comparables : comment mettre en balance un salaire et la fatigue nerveuse ?

    Nous venons d’admettre que S comprend de nombreux facteurs : des talents inégalement répartis, des professions très diverses, une hiérarchie complexe etc. En  premier lieu, faisons donc abstraction  de ces facteurs et posons notre regard exclusivement sur les citoyens de S exerçant des professions identiques ou des travaux exigeant approximativement les mêmes capacités physiques et intellectuelles. Dans ces cas-là, les hommes ont un « mécanisme » d’évaluation du donné et du reçu à leur disposition. En effet,  il est relativement aisé de mesurer ce que deux individus A et B donnent à la collectivité et reçoivent de celle-ci, à condition que les travaux exercés par A et B soient identiques ou facilement comparables. Dans un tel cas, les membres de S veillent d’ailleurs à ce que les deux hommes soient récompensés en fonction de leurs apports respectifs et, à travail égal, A et B recevront donc une quantité égale de biens, même s’il existe de nombreuses dérogations à la règle.

    En second lieu, intégrons maintenant les facteurs dont nous avons fait abstraction antérieurement, franchissant ainsi une dernière étape en direction du concret. S est une société complexe comprenant des formes diverses d’activité. Un problème se pose alors : comment mesurer le travail d’un ministre et celui d’un chercheur scientifique, l’activité d’un général d’armée et celle d’un ouvrier d’usine ?

    Dans le cas de professions différentes et quasi incomparables, les hommes ne disposent pas d’un « mécanisme » leur permettant d’évaluer les apports respectifs de plusieurs individus. Ils n’ont qu’un seul critère d’évaluation utilisable : la position sociale des citoyens.  Si un individu C est un chef et si D est son subordonné, la position sociale de C est supérieure à celle de D. C estime d’ailleurs que son apport à la collectivité est plus important que celui de D et qu’il doit donc recevoir plus de biens que ce dernier. A l’échelle de la société, cela revient à appliquer la loi suivante :

    (2) : chaque membre de S reçoit des biens en fonction de sa position sociale.

     La règle (2) est une loi fondamentale de l’organisation des masses en un tout. Si les membres de S  refusent d’accepter officiellement la loi (2) en tant que principe de répartition des richesses, les chefs prendront illégalement ce qui leur revient de par leur rang hiérarchique. Le principe selon lequel un chef reçoit plus de biens qu’un subordonné engendre en S une inégalité dans la répartition des richesses. En outre, la  reconnaissance officielle de la règle (2) conforte la position sociale des individus, en particulier celle des chefs haut placés, qui utilisent leur situation pour accroître leurs avantages. Si le ministre  reçoit 10 ou 20 fois plus de biens que le petit employé du ministère, ce n’est évidemment pas parce qu’il travaille 10 ou 20 fois plus que son subordonné ! Au sein de la société S, l’injustice dans la répartition des biens est alors avérée. Elle  est pourtant une conséquence de la concrétisation  de notre postulat abstrait qui affirme que chaque individu reçoit en fonction de ce qu’il donne.

     La méthode du passage de  l’abstrait au concret appliquée à une société communautaire, semblable à S, permet de comprendre la nature des « mécanismes » générateurs de deux phénomènes inextricablement liés : l’égalité et l’inégalité en matière de répartition des richesses. Les individus sociaux n’ont pas le pouvoir d’abolir cette injustice que représente à leurs yeux le fait que certains d’entre eux puissent acquérir des richesses sans fournir de travail en échange. Les hommes de demain,  à l’instar de ceux d’hier et d’aujourd’hui, sont donc condamnés à lutter contre l’ampleur de l’inégalité et de l’injustice.    

        Dans Le Communisme Comme Réalité, Alexandre Zinoviev note qu’élaborer des principes méthodologiques, dont les procédés du passage de l’abstrait au concret sont un exemple, signifie aller à contre-courant des modes contemporaines. Le philosophe russe explique au lecteur que le chercheur, en l’absence de cette méthodologie, s’interdit d’analyser des phénomènes du type de ceux qui sont décrits au chapitre précédent. Le caractère spécifique du domaine social requiert des méthodes scientifiques qui lui sont adaptées et qui reposent sur la puissance de la raison.


    top