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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

MA RENCONTRE AVEC ALEXANDRE ZINOVIEV



En 1976, lorsque la version française des  Hauteurs Béantes  a été publiée, j’étais étudiant à la faculté de philosophie. Un ami, à qui je rendais visite, m’a prêté le roman d’Alexandre Zinoviev, me disant que cet ouvrage était « surprenant ». J’ai commencé à mon tour à me plonger dans la lecture de « ce livre surprenant », et je n’ai jamais cessé depuis ce jour de m’intéresser à l’œuvre du philosophe russe. En lisant le premier roman d’Alexandre Zinoviev, j’ai eu l’intuition que son auteur ouvrait une route nouvelle qui apportait, à celui qui voulait l’emprunter, une grande richesse intérieure. De nombreux critiques ont relevé, à juste titre, l’aspect fantastique, burlesque, « rabelaisien » des  Hauteurs Béantes, mais ce n’est pas cette dimension de l’œuvre qui m’a séduit. Les  Hauteurs Béantes  m’ont littéralement passionné par leur rigueur logique et leur profondeur sociologique.

Dès les premières pages du livre, Alexandre Zinoviev procède à une élaboration de son analyse du système communiste en mettant en place un certain nombre de concepts tels que tendance, loi abstraite, loi empirique, relation sociale etc. Toute une partie du livre repose sur l’expérience de logicien d’Alexandre Zinoviev. J’avais étudié, à la faculté, la logique formelle issue des travaux de Bertrand Russell et de Gottlob Frege, mais les concepts d’ordre logique et méthodologique développés par Alexandre Zinoviev étaient nouveaux pour moi, et prodigieusement intéressants du point de vue intellectuel. Dans les œuvres qui suivront les  Hauteurs Béantes , et qui seront plus particulièrement consacrées à l’analyse du système communiste,  Le Communisme comme Réalité  par exemple, le logicien russe notera que l’élaboration d’une logique et d’une méthodologie scientifique est une condition sine qua non à la compréhension d’un système social. Sans une méthode adéquate, il n’est guère possible de comprendre des systèmes aussi complexes que les systèmes communiste ou occidental, même si l’on dispose de nombreuses informations à leur sujet. Il me paraît extrêmement regrettable que, aujourd’hui encore, nous ne disposions pas de la version française de la thèse d’Alexandre Zinoviev ou de ses derniers travaux tels que  la Sociologie Logique.

Le second aspect prodigieusement intéressant des Hauteurs béantes est d’ordre sociologique. Alexandre Zinoviev est, à ma connaissance, le premier auteur à avoir analysé la société soviétique, dans laquelle il vivait, comme étant un système social et non point comme une dictature inspirée par les idées marxistes. Selon le logicien russe, la société soviétique, dont les fondements se sont mis en place à l’époque stalinienne, était une société « communautaire », selon l’expression d’Alexandre Zinoviev, c’est-à-dire un ensemble humain structuré sur la base de règles (lois) communes à l’ensemble des grands groupes humains. Ces règles jouent un rôle essentiel dans des groupes ou des ensembles de groupes fondés sur les relations entre chefs et subordonnés et entre co-subordonnés.

Dans les œuvres qui suivront les Hauteurs Béantes, Alexandre Zinoviev développera son analyse sociologique. Né dans les années postérieures à la Révolution d’Octobre, Alexandre Zinoviev, dont la jeunesse s’est déroulée à l’époque stalinienne, s’est fixé très tôt comme objectif la compréhension scientifique de la société soviétique. En ce sens, le projet du logicien russe n’est pas sans rappeler celui de Karl Marx ou celui d’Alexis de Tocqueville. Peu de gens se sont intéressés à cet aspect de l’œuvre d’Alexandre Zinoviev. La plupart n’ont voulu voir, dans celle-ci, qu’une critique de la société soviétique. Même si les Hauteurs Béantes font référence à des personnages de la société soviétique, qui ont fait partie de l’Histoire de l’ex-Union Soviétique ou qu’Alexandre Zinoviev a connus personnellement, cet aspect de l’œuvre m’a semblé et me semble toujours secondaire. C’est parce que les Hauteurs Béantes se situent à un niveau plus profond que le livre a toujours quelque chose à nous apprendre, alors même que la société communiste soviétique, telle qu’elle existait à l’époque de Joseph Staline ou de Léonid Brejnev, n’existe plus aujourd’hui. Les « mécanismes » sociaux décrits par Alexandre Zinoviev sont universels et existent dans des ensembles humains différents de l’ex-Union Soviétique. Beaucoup d’entre eux sont présents dans la société occidentale, ce que plusieurs lecteurs des Hauteurs Béantes avaient remarqué dès la publication du livre en Europe de l’Ouest.

J’espère que les études qui seront consacrées, à l’avenir, à l’œuvre d’Alexandre Zinoviev mettront l’accent sur ces deux aspects des Hauteurs Béantes, la rigueur logique et la profondeur sociologique, qui ont orienté vers des voies nouvelles l’esprit de nombreux lecteurs en général, et celui, en particulier, du jeune philosophe que j’étais en 1976.

 



Le Journal de
Fabrice Fassio