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ALEXANDRE ZINOVIEV

Guy Bensimon:
26 avril 2007.

La perception de la civilisation occidentale
par Alexandre Zinoviev

L’œuvre de Zinoviev est toute entière une œuvre scientifique, qu’elle prenne la forme de ses travaux de logique, ou celle de ses romans, essais ou poèmes. Dans ses travaux de logique, il étudie les propriétés des signes logiques et du langage scientifique, tandis que dans le reste de son œuvre il étudie les propriétés des objets sociaux et des sociétés. Son analyse des sociétés repose sur une méthodologie développée dans ses travaux de logique, si bien que l’on ne peut séparer ces deux parties de son œuvre. En regardant l’évolution de la perception par Zinoviev de la civilisation occidentale, on voit à l’œuvre le travail vivant du scientifique qui enrichit la théorie par l’analyse d’un matériau empirique nouveau, issu de l’évolution de la société communiste et de l’Occident.

C’est dans ses ouvrages sur le communisme et le processus de sa destruction que Zinoviev développe et peaufine sa théorie générale des systèmes sociaux (donc, y compris celle des systèmes occidentaux), son analyse du système de pouvoir et de suprapouvoir, celle de l’idéologie. L’analyse de la civilisation occidentale lui permet en retour de jeter un regard nouveau sur la société communiste soviétique : par exemple, celle-ci est désormais envisagée comme la première forme de suprasociété qui est apparue dans l’histoire.

On peut distinguer trois périodes dans la perception par Zinoviev de la civilisation occidentale. La première est celle où, résidant à Moscou, il écrit ses premiers livres sur la société communiste. La deuxième période est celle où, résidant en Occident, la société communiste reste l’objet principal de ses investigations dans ses ouvrages, tandis que des réflexions nouvelles apparaissent sur l’Occident, sans qu’elles relèvent d’une analyse systématique. La troisième période commence avec L’Occidentisme, paru en français en 1995 : les sociétés occidentales y sont prises comme objet d’étude en soi.

La civilisation occidentale est d’abord perçue par Zinoviev par opposition au mode de vie communiste. Il n’est pas fait mention de différences significatives entre la civilisation ouest-européenne et la civilisation américaine. La civilisation occidentale est ramenée au droit, à la morale, à la religion, à l’opinion publique, tous éléments qui sont pensés comme autant d’institutions de protection de l’individu. A l’inverse, le mode de vie communiste est analysé comme une anti-civilisation : la structure sociale communiste de subordination et de cosubordination, est incompatible avec la présence du droit et de l’opinion publique, elle est peu propice à l’émergence d’une spiritualité religieuse et elle produit en masse un matériau humain dont l’adaptation à cette structure nécessite qu’il perde toute qualité morale réelle.
Pour Zinoviev, le matériau humain joue un rôle décisif pour la compréhension des sociétés. Son idée est qu’un matériau humain d’une qualité donnée construit le type de société qui lui correspond, lequel a son tour engendre la production en masse du matériau humain d’une qualité donnée, adapté à la société. De ce point de vue, la civilisation occidentale est caractérisée par la domination des relations professionnelles et du comportement professionnel.
Zinoviev aborde l’analyse des sociétés à partir de deux approches : l’approche professionnelle, et l’approche communale (ou communautariste, ou sociale). Qu’est-ce qui les distingue ? L’approche professionnelle a pour base le comportement professionnel, qui est déterminé par les relations entre les individus dans leurs occupations indispensables à la satisfaction de leurs besoins : création et circulation des biens et services, créations culturelles, etc. L’approche communale a pour fondement les relations engendrées par les contraintes de la vie des individus en société et en groupe : le pouvoir, l’administration, leur constitution en un tout. Les relations communales sont des relations de domination, de soumission et de cosoumission. La distinction entre les rapports professionnels et les rapports communaux est une abstraction, car dans la vie réelle d’une société ces rapports s’entremêlent, leurs relations peuvent changer. Alors que la civilisation occidentale est caractérisée par la domination des rapports professionnels, la civilisation communiste est caractérisée par la domination des relations communales.
Les rapports professionnels et le comportement professionnel, leur origine, sont analysés dans L’Occidentisme. Cet ouvrage étudie la civilisation occidentale en elle-même : son matériau humain, son système de gouvernement et de pouvoir, son économie, son idéologie, ses tendances d’évolution. Ces dernières feront l’objet d’une analyse spécifique dans La Grande rupture et dans certains articles (dont « Sur la voie de la suprasociété », dans La suprasociété globale et la Russie).
Les données empiriques de l’Occident sur lesquelles se base Zinoviev pour décrire son évolution sont connues ou sont à la portée de qui veut les connaître. Son apport va consister à créer le système conceptuel nouveau qui permet de comprendre cette évolution.

On peut résumer comme suit les idées de Zinoviev sur cette question.
La civilisation ouest-européenne a donné naissance à deux branches, la branche américaine (l’occidentisme) et la branche communiste. Ces deux branches ont lutté pour décider du destin de l’humanité. La victoire de l’Occident sur l’Union soviétique dans la Guerre Froide a accéléré les transformations du monde occidental et a occasionné la grande rupture dont parle Zinoviev.
La grande rupture est l’expression de trois tendances du monde occidental :
1) transformation des sociétés occidentales en suprasociétés
2) intégration des suprasociétés occidentales en une suprasociété occidentale et une supracivilisation occidentiste
3) formation d’un agrégat global intégrant l’humanité toute entière, dominé par l’Occident, lui-même dominé par les Etats-Unis, avec hiérarchie des nations selon des lignes hiérarchiques complexes et entremêlées.
Avec la grande rupture, c’est l’Occident qui désormais détient le destin de l’humanité entre ses mains.

Le concept clé pour comprendre cette évolution est celui de suprasociété. Ce concept est dérivé de deux abstractions (il est dérivé pour le lecteur de Zinoviev): a) l’agrégat, qui est l’abstraction des rassemblements humains depuis la bande de quelques dizaines ou quelques centaines d’individus, pourvu qu’elle se reproduise de génération en génération, jusqu’à l’humanité entière, comprenant des dirigeants et des dirigés et une division des fonctions, et b) le supra-objet, qui est l’abstraction de stades particuliers d’évolution des agrégats humains par rapport aux stades antérieurs ; ainsi, l’agrégat suprasociété est-il un supra-objet par rapport à l’agrégat société, et l’agrégat société un supra-objet par rapport à l’agrégat présociété. Un supra-objet comprend une base, qui est constituée des caractéristiques fondamentales épurées de l’objet dont il est issu, et d’une superstructure constituée des caractères évolutionnels nouveaux qu’il contient par rapport à l’objet qui l’a précédé dans l’évolution. Les suprasociétés occidentales se sont formées « par le bas », à partir des sociétés occidentales (à la différence des suprasociétés communistes, formées « par le haut », par le pouvoir).
Les composantes structurelles de l’organisation d’une société sont au nombre de trois : la sphère du gouvernement, la sphère de l’économie et la sphère de l’idéologie et des mentalités (l’idéosphère). La sphère gouvernementale est à part, car elle sert à définir les autres sphères. Le gouvernement d’une société comprend une part démocratique représentative (gouvernement proprement dit, parlement, etc.) et une part non démocratique (services secrets, police, tribunaux, etc.) Le gouvernement agit dans un cadre légal qu’il définit lui-même. Cela constitue le plancher d’une société. L’économie d’une société n’existe qu’à partir du moment où les cellules productives sont légalisées, paient l’impôt et sont protégées par l’Etat, lequel définit aussi les normes des rapports au sein de ces cellules et entre les cellules. De même, c’est l’Etat qui légalise le mécanisme de production idéologique. La société est une phase de l’évolution des agrégats humains. La suprasociété est un stade d’organisation sociale qui se situe à un niveau supérieur à celui de la société. Cela signifie que les sociétés ne peuvent plus absorber les résultats de leur propre évolution, qu’il apparaît des phénomènes qualitativement nouveaux qui font passer l’agrégat société à un stade d’évolution supérieur, celui de la suprasociété.

La suprasociété se forme à partir des éléments superstructurels qui apparaissent dans chacune des composantes de l’organisation sociale (ces éléments ne peuvent plus être contenus dans ces composantes) : ce sont le supragouvernement, la supraéconomie et la supraidéologie.
Le supragouvernement est une superstructure composée de cellules de décisions et d’exécution, issue du gonflement de la partie non démocratique du gouvernement et qui le dirige, dont les sources sont par exemple la gestion de la Guerre Froide et des Affaires étrangères, la gestion de la complexité de la société, la réalisation de projets qui mobilisent des ressources colossales à l’échelle de la planète, la préparation et la conduite de guerres, la prise en mains de secteurs de l’économie que le marché ne peut assumer, etc. La présence du supragouvernement est l’indicateur de l’importance prise par les tâches stratégiques du gouvernement, par opposition à ses tâches ordinaires.
Parmi les sources de la supraéconomie, on peut citer le progrès scientifique et technique, le développement du mécanisme financier et l’implication de toute la population dans le fonctionnement du capital, la constitution par les grandes firmes d’empires multinationaux fonctionnant de façon autonome. Les revenus de la supraéconomie ne proviennent pas de l’exploitation du travail de ses salariés, mais de l’exploitation de l’économie de l’agrégat, par la politique des surprix pour les produits issus des « nouvelles technologies » et des activités secondaires, l’acquisition de positions de monopole, le paiement des intérêts aux banques, etc. La supraéconomie n’obéit pas tant aux lois de l’économie qu’à celles de la communalité..
La supraidéologie a pour pilier les médias modernes, qui désormais dominent l’opinion et se substituent à l’Etat pour toutes les activités non étatiques de la société. Elle joue un rôle d’organisation de la population.

La suprasociété n’est pas la juxtaposition de ces éléments superstructurels. Ceux-ci se fondent et s’amalgament pour former le suprapouvoir de la suprasociété. Ce suprapouvoir utilise les moyens juridiques de l’Etat, mais n’est pas lui-même légitimé.

On a donc maintenant deux niveaux dans la structure des pays occidentaux : la base qui correspond à la structure de la société, et la superstructure, au-dessus de cette base, constituée du suprapouvoir.
Les éléments superstructurels des pays occidentaux résultent, en partie, de l’intégration de l’Occident durant la Guerre Froide, et ils renforcent cette intégration. Ils constituent un ensemble superstructurel commun à tout l’Occident, incarné par les Etats-Unis. La planète toute entière constitue le terrain d’action de cet ensemble, annihilant toute possibilité d’évolution divergente de l’humanité.

Qu’en est-il maintenant de l’avenir de l’Occident selon Zinoviev ?
Zinoviev développe l’idée que, avec l’apparition des suprasociétés, la part spontanée de l’évolution de l’humanité a diminué, tandis que la part programmée et planifiée de cette évolution est devenue prépondérante. L’Occident est obligé de se donner des projets globaux mobilisant d’énormes ressources, pour sa survie.
Toutefois, une chose est la programmation et la planification de projets sociaux, autre chose est la prédiction de phénomènes. Dans le premier cas, on a affaire aux lois qui gouvernent la formation et la réalisation de projets sociaux, dans le second cas on a besoin des lois qui gouvernent les phénomènes sociaux et leur évolution.
Zinoviev nous dit que les projets programmés par l’Occident peuvent n’avoir rien de raisonnable et conduire aux pires conséquences (l’expérience soviétique est à cet égard intéressante). Quant à l’avenir de l’Occident, Zinoviev en indique les grandes lois d’évolution sous forme de tendances : constitution de l’agrégat global, hiérarchie des nations, programmation de grands projets, établissement de démocraties coloniales, etc.
Faut-il qualifier ces perspectives d’Avenir radieux ou de Hauteurs béantes ? Ces expressions « Avenir radieux » et « Hauteurs béantes » sont le signe exclusif du talent de Zinoviev dans l’analyse du communisme. L’Occident possède ses propres particularités, et l’analyse qu’il en fait ôte toute illusion. C’est pourquoi je m’en tiendrai à sa conclusion, au terme du Communisme comme réalité, qui garde tout son sens : « Maintenant, homme, tout dépend de toi personnellement ! Montre ce dont tu es capable, chef d’œuvre de la création. »

L’œuvre de Zinoviev est toute entière scientifique et n’est susceptible d’aucune appropriation idéologique. A travers l’œuvre de Zinoviev transparaît dans sa personne un nouveau type d’homme. L’homme de la Renaissance a été à la base de la civilisation ouest-européenne. Zinoviev porte cet homme en lui. Mais il a intégré l’expérience du monde moderne des suprasociétés communistes ou occidentales, faisant accéder cet homme de la Renaissance à un stade nouveau par les contenus et les formes scientifiques, artistiques et religieuses qu’il a créés.
Finalement, si je devais caractériser le génie d’Alexandre Zinoviev, je dirai qu’il associe une spiritualité profonde, un don artistique exceptionnel et une puissance intellectuelle hors du commun.



L'oeuvre littéraire

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