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ALEXANDRE ZINOVIEV

Guy Bensimon:
Institut d'Etudes Politiques de Grenoble

Un autre point de vue sur l’économie contemporaine :
le concept de supraéconomie d’Alexandre Zinoviev

NOTE On présente ici, dans leurs grandes lignes, les principales idées de Zinoviev sur l’évolution des sociétés et des économies occidentales, afin que tous puissent avoir en main un document Des considérations plus concrètes sur la supraéconomie seront exposées oralement.

L’œuvre de Zinoviev est une œuvre scientifique, qu’elle prenne la forme de ses travaux de logique, ou celle de ses romans ou essais. Dans ses travaux de logique, il étudie les propriétés des signes logiques et du langage scientifique, tandis que dans le reste de son œuvre il étudie les propriétés des objets sociaux et des sociétés. Son analyse des sociétés repose sur une méthodologie développée dans ses travaux de logique, si bien que l’on ne peut séparer ces deux parties de son œuvre. En regardant l’évolution de la perception par Zinoviev de la civilisation occidentale, on voit à l’œuvre le travail du scientifique qui enrichit la théorie par l’analyse d’un matériau empirique nouveau, issu de l’évolution de la société communiste et de l’Occident.
C’est dans ses ouvrages sur le communisme et le processus de sa destruction que Zinoviev développe et peaufine sa théorie générale des systèmes sociaux (donc, y compris celle des systèmes occidentaux), son analyse du système de pouvoir et de suprapouvoir, celle de l’idéologie. L’analyse de la civilisation occidentale lui permet en retour de jeter un regard nouveau sur la société communiste soviétique : par exemple, celle-ci est désormais envisagée comme la première forme de suprasociété qui est apparue dans l’histoire.

Le concept de supraéconomie se trouve dans les derniers travaux de Zinoviev qui concernent l’analyse des sociétés occidentales1. La supraéconomie est dans la théorie de Zinoviev l’un des éléments structurels des suprasociétés (qu’elles soient communistes de type soviétique ou « capitalistes » de type occidental). Le concept de suprasociété est dérivé de deux abstractions : a) l’agrégat humain, qui est l’abstraction des rassemblements humains, depuis la bande de quelques dizaines ou quelques centaines d’individus, pourvu qu’elle se reproduise de génération en génération, jusqu’à l’humanité entière, comprenant des dirigeants et des dirigés et une division des fonctions, et b) le supraobjet, qui est l’abstraction de stades particuliers d’évolution des agrégats humains par rapport aux stades antérieurs ; ainsi, l’agrégat suprasociété est-il un supraobjet par rapport à l’agrégat société, et l’agrégat société un supraobjet par rapport à l’agrégat présociété. En d’autres termes, la suprasociété est un stade d’évolution de l’agrégat humain, qui dans l’échelle de l’évolution, vient après le stade de la société, de la même façon que le stade de la société vient après celui de la présociété. On le voit, on trouve chez Zinoviev quelque chose qui ressemble à une théorie de l’évolution des agrégats humains. Mais, si théorie il y a, elle ne contient aucun élément de nécessité. Il y a simplement un ensemble de circonstances qui se trouvent être réunies qui permettent le passage d’un stade à un autre de l’évolution.
Le concept d’agrégat est le premier concept de cette théorie de l’évolution, en ce que l’agrégat est l’objet concerné par cette évolution. Nous le présenterons en premier. Ensuite, nous présenterons la façon dont Zinoviev conceptualise les sociétés occidentales et leur économie. Enfin, nous examinerons le stade des suprasociétés.

1. L’agrégat humain

L’agrégat est un regroupement humain qui occupe et exploite un territoire donné, qui produit ou acquiert les moyens de sa survie, se protège des menaces extérieures et qui dispose d’une certaine autonomie dans sa vie intérieure. Les membres de l’agrégat vivent une expérience historique commune et entretiennent des liens réguliers avec les autres membres de l’agrégat ; ils connaissent la séparation des fonctions et occupent au sein de l’agrégat des positions différenciées ; ils oeuvrent ensemble à la préservation de l’agrégat. Finalement, ils possèdent une faculté d’auto-identification et d’identification extérieure.
Zinoviev distingue le matériau de l’agrégat de son organisation. Le matériau de l’agrégat est constitué des hommes qui le composent, et de sa culture matérielle, qui comprend tout ce que ses membres créent et utilisent dans la vie de tous les jours. L’organisation sociale de l’agrégat comprend les phénomènes de l’organisation qui sont régis par les lois de la société : le système de pouvoir, la sphère économique et la sphère idéologique ou idéosphère, qui comprend le système d’éducation, l’organisation et les doctrines religieuses, etc.
La base de l’organisation sociale de l’agrégat, c’est son gouvernement, qui permet au groupement de fonctionner comme une entité. Aussitôt que l’agrégat se constitue, ses membres se répartissent en gouvernants et gouvernés. Le pouvoir et les sujets du pouvoir naissent en même temps que l’agrégat. Le système de pouvoir dépend du matériau humain de l’agrégat et de sa culture matérielle.

2. La société

Zinoviev ne cherche pas à définir le terme « société ». Sa méthode consiste à déterminer, dans l’échelle de l’évolution des agrégats, le plancher ou le niveau inférieur de l’agrégat à partir duquel on est indiscutablement en présence d’une société. Il lui est donc permis de choisir les exemples plus achevés de sociétés en tant que cas concrets de ce stade d’évolution. Un agrégat est constitué en société à partir du moment où l’existence commune de ses membres n’est plus fondée sur les liens de parenté. Une société est formée de groupes stables, chacun ayant son but et ses intérêts. L’agrégat est une société s’il constitue une condition nécessaire pour la réalisation des intérêts des groupes ou des individus. Ce qui veut dire que l’agrégat est une société si les individus et groupes membres de l’agrégat ne peuvent réaliser leurs intérêts qu’en nouant des relations avec d’autres individus et groupes membres de l’agrégat. Cela est rendu possible par la création d’une organisation sociale spécifique. Pour décrire cette organisation, il faut distinguer les sphères fondamentales de la société : la sphère politique, la sphère économique et la sphère idéologique.
La sphère politique est à part, car la définition des autres sphères en tant qu’éléments spécifiques présuppose l’existence d’un gouvernement.

2.1. Le gouvernement de la société

Le plancher de la société est constitué par la présence d’un gouvernement au sein de l’agrégat. Les principales propriétés du gouvernement, en tant que pouvoir dans la société, sont les suivantes :

1) le gouvernement est légitime, il est accepté par la société comme juridiquement légal ; la légitimation du gouvernement est effectuée par les procédés de sélection des dirigeants ;
2) le gouvernement est souverain, il ne reconnaît dans la société aucun pouvoir qui lui soit supérieur ;
3) le gouvernement agit dans le cadre de normes légales ; gouvernement et légalité forment une entité unique.
La fonction du gouvernement est de diriger la société constituée en un tout. Une fois légitimé, il est l’organe de légitimation des autres sphères de la société.

2.2. L’économie de la société

L’économie de la société est définie dans le cadre de l’Etat de droit. Le plancher de l’économie d’une société est constitué quand les groupes productifs sont protégés par le gouvernement en échange d’un impôt, ce qui permet la standardisation sociale de l’économie : les relations au sein des cellules productives, entre les cellules productives et entre les cellules productives et le reste de la société sont standardisées. C’est donc grâce au gouvernement que l’économie s’organise comme entité avec un système monétaire unique, des échanges réglés et une répartition interne des tâches. L’Etat construit l’économie pour son propre compte et il la sert dans la mesure où l’économie le sert. Finalement, la fonction de l’économie est de subvenir aux besoins de l’Etat et de la société. Cela suppose qu’elle soit suffisamment productive pour payer son tribut à l’Etat et nourrir la société.

De même, c’est le gouvernement qui confère au domaine des idées et des mentalités le statut d’idéologie, qui permet d’homogénéiser les réactions émotionnelles et la conduite sociale des individus.

2.3. L’approche de la société : approche professionnelle et approche communale

Pour Zinoviev, le matériau humain joue un rôle décisif pour la compréhension des sociétés. Son idée est qu’un matériau humain d’une qualité donnée construit le type de société qui lui correspond, lequel a son tour engendre la production en masse du matériau humain d’une qualité donnée, adapté à la société. De ce point de vue, la civilisation occidentale est caractérisée par la domination des relations professionnelles et du comportement professionnel.
Zinoviev aborde l’analyse des sociétés à partir de deux approches : l’approche professionnelle, et l’approche communale (ou communautariste, ou sociale). Qu’est-ce qui les distingue ? L’approche professionnelle a pour base le comportement professionnel, qui est déterminé par les relations entre les individus dans leurs occupations indispensables à la satisfaction de leurs besoins : création et circulation des biens et services, créations culturelles, etc. Le comportement professionnel est, pour ce qui est de l’économie, régi par les lois économiques. L’approche communale a pour fondement les relations engendrées par les contraintes de la vie des individus en société et en groupe : le pouvoir, l’administration, leur constitution en un tout. Les relations communales sont des relations de domination, de soumission et de cosoumission. Elles sont régies par les lois de la société. La distinction entre les rapports professionnels et les rapports communaux est une abstraction, car dans la vie réelle d’une société ces rapports s’entremêlent, leurs relations peuvent changer. Alors que la civilisation occidentale est caractérisée par la domination des rapports professionnels, la civilisation communiste est caractérisée par la domination des relations communales.

Les rapports professionnels et le comportement professionnel, leur origine, sont analysés dans L’Occidentisme. Cet ouvrage étudie la civilisation occidentale en elle-même : son matériau humain, son système de gouvernement et de pouvoir, son économie, son idéologie, ses tendances d’évolution. Ces dernières feront l’objet d’une analyse spécifique dans La Grande rupture et dans certains articles (dont « Sur la voie de la suprasociété », dans La suprasociété globale et la Russie).
Les données empiriques de l’Occident sur lesquelles se base Zinoviev pour décrire son évolution sont connues ou sont à la portée de qui veut les connaître. Son apport va consister à créer le système conceptuel nouveau qui permet de comprendre cette évolution. On peut résumer comme suit les idées de Zinoviev sur cette question.
La civilisation ouest-européenne a donné naissance à deux branches, la branche américaine (l’occidentisme) et la branche communiste. Ces deux branches ont lutté pour décider du destin de l’humanité. La victoire de l’Occident sur l’Union soviétique dans la Guerre Froide a accéléré les transformations du monde occidental et a occasionné la grande rupture dont parle Zinoviev.
La grande rupture est l’expression de trois tendances du monde occidental :

1) transformation des sociétés occidentales en suprasociétés
2) intégration des suprasociétés occidentales en une suprasociété occidentale et une supracivilisation occidentiste
3) formation d’un agrégat global intégrant l’humanité toute entière, dominé par l’Occident, lui-même dominé par les Etats-Unis, avec hiérarchie des nations selon des lignes hiérarchiques complexes et entremêlées.

Avec la grande rupture, c’est l’Occident qui désormais détient le destin de l’humanité entre ses mains.
Le concept clé pour comprendre cette évolution est celui de suprasociété.

3. La notion de suprasociété

On l’a vu, le concept de suprasociété s’analyse en termes d’agrégat et de supra-objet. On a vu ce qu’il en était de l’agrégat. On introduira la notion de supra-objet avant de décrire les traits généraux de la suprasociété.

3.1. Supra-objet

Par définition, l’objet social A est un supra-objet par rapport à l’objet B (A=df supra-B) si et seulement si l’objet A contient dans une forme dépouillée ou épurée les caractéristiques fondamentales (déterminantes) de l’objet B. Le supra-objet A contient deux niveaux : la base et la superstructure.
La base renferme les caractéristiques de l’objet B conservées dans l’objet A sous une forme épurée. La superstructure se compose de tout ce qui s’est élevé à partir de la base et qui constitue les attributs évolutionnels nouveaux et originaux de A. [On peut introduire à partir de cette définition la notion d’infra-objet. Un objet B sera dit infra-objet par rapport à l’objet A (B=df infra-A) si et seulement si ses caractéristiques fondamentales ou ses éléments déterminants constituent la base de l’objet A. Bien entendu, rien n’interdit qu’un supra-objet A par rapport à B soit lui-même un infra-objet par rapport à un objet C. La pertinence de ces définitions suppose que l’on puisse observer les objets A, B, C, etc., et donc le processus d’évolution observé à partir de l’objet B.]
Un supra-objet comprend donc une base, qui est constituée des caractéristiques fondamentales de l’objet dont il est issu, et une superstructure constituée des caractères évolutionnels nouveaux qu’il contient par rapport à l’objet qui l’a précédé dans l’évolution.

3.2. Suprasociété

Les suprasociétés occidentales se sont formées « par le bas », à partir des sociétés occidentales (à la différence des suprasociétés communistes, formées « par le haut », par le pouvoir).
La suprasociété est un stade d’organisation sociale qui se situe à un niveau supérieur à celui de la société. Cela signifie que les sociétés ne peuvent plus absorber les résultats de leur propre évolution, qu’il apparaît des phénomènes qualitativement nouveaux qui font passer l’agrégat société à un stade d’évolution supérieur, celui de la suprasociété.
La suprasociété se forme à partir des éléments superstructurels qui apparaissent dans chacune des composantes de l’organisation sociale (ces éléments ne peuvent plus être contenus dans ces composantes) : ce sont le supragouvernement, la supraéconomie et la supraidéologie.
Le supragouvernement est une superstructure composée de cellules de décisions et d’exécution, issue du gonflement de la partie non démocratique du gouvernement et qui le dirige, dont les sources sont par exemple la gestion de la Guerre Froide et des Affaires étrangères, la gestion de la complexité de la société, la réalisation de projets qui mobilisent des ressources colossales à l’échelle de la planète, la préparation et la conduite de guerres, la prise en mains de secteurs de l’économie que le marché ne peut assumer, etc. La présence du supragouvernement est l’indicateur de l’importance prise par les tâches stratégiques du gouvernement, par opposition à ses tâches ordinaires.
Parmi les sources de la supraéconomie, on peut citer le progrès scientifique et technique, le développement du mécanisme financier et l’implication de toute la population dans le fonctionnement du capital, la constitution par les grandes firmes d’empires multinationaux fonctionnant de façon autonome. Les revenus de la supraéconomie ne proviennent pas de l’exploitation du travail de ses salariés, mais de l’exploitation de l’économie de l’agrégat, par la politique des surprix pour les produits issus des « nouvelles technologies » et des activités secondaires, l’acquisition de positions de monopole, le paiement des intérêts aux banques, etc. La supraéconomie n’obéit pas tant aux lois de l’économie qu’à celles de la communalité.
La supraidéologie a pour pilier les médias modernes, qui désormais dominent l’opinion et se substituent à l’Etat pour toutes les activités non étatiques de la société. Elle joue un rôle d’organisation de la population. La suprasociété n’est pas la juxtaposition de ces éléments superstructurels. Ceux-ci se fondent et s’amalgament pour former le suprapouvoir de la suprasociété. Ce suprapouvoir utilise les moyens juridiques de l’Etat, mais n’est pas lui-même légitimé. On a donc maintenant deux niveaux dans la structure des pays occidentaux : la base qui correspond à la structure de la société, et la superstructure, au-dessus de cette base, constituée du suprapouvoir, lequel amalgame les éléments superstructurels (supragouvernement, supraéconomie, supraidéologie) issus de l’évolution.
Les éléments superstructurels des pays occidentaux résultent, en partie, de l’intégration de l’Occident durant la Guerre Froide, et ils renforcent cette intégration. Ils constituent un ensemble superstructurel commun à tout l’Occident, incarné par les Etats-Unis. La planète toute entière constitue le terrain d’action de cet ensemble, annihilant toute possibilité d’évolution divergente de l’humanité. Zinoviev développe l’idée que, avec l’apparition des suprasociétés, la part spontanée de l’évolution de l’humanité a diminué, tandis que la part programmée et planifiée de cette évolution est devenue prépondérante. L’Occident est obligé de se donner des projets globaux mobilisant d’énormes ressources, pour sa survie. Toutefois, il faut garder en mémoire qu’une chose est la programmation et la planification de projets sociaux, autre chose est la prédiction de phénomènes. Dans le premier cas, on a affaire aux lois qui gouvernent la formation et la réalisation de projets sociaux, dans le second cas on a besoin des lois qui gouvernent les phénomènes sociaux et leur évolution.

L'oeuvre littéraire

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