powered by FreeFind
         RUSSIAN         FRANÇAIS         ENGLISH         DEUTSCH         Contact        

ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

LA PSYCHOLOGIE D’UN ROBOT

Il existe des personnes dont la présence vous manque lorsque vous ne les avez pas rencontrées depuis longtemps. Il en va de même de certains livres que vous avez périodiquement envie de relire, au bout de quelques mois ou de quelques années. Cela ne signifie pas nécessairement que vous souhaitez découvrir, en vous plongeant une nouvelle fois dans l’ouvrage, un élément neuf : une idée à laquelle vous n’aviez pas songé, ou un personnage que vous découvrez sous un autre angle. Vous pouvez tout simplement avoir envie de relire ce livre pour le plaisir qu’il vous procure.
Dans cet article, j’ai choisi d’évoquer : Vivre. Ce roman d’Alexandre Zinoviev est pour moi une source d’enrichissement intérieur. A l’instar de  Va au Golgotha, ce livre est essentiellement centré sur la psychologie et la spiritualité humaines. J’éprouve toujours du plaisir à le relire.

DES PERSONNAGES DE L’OMBRE

Nombre de héros zinovieviens sont « des personnages de l’ombre » appartenant, matériellement parlant, aux couches inférieures de la société russe. Ils sont intelligents, cultivés, et amateurs de conversations doucha douché, d’âme à âme. En règle générale, leur destin est tragique. Le Schizophrène ou bien Anton Zimine sont de brillants sociologues, mais ils n’ont aucune chance de faire une carrière universitaire ou bien de voir leurs travaux publiés. Ivan Laptiev, fondateur d’une religion nouvelle, n’a pas de domicile fixe, vit d’aumônes, et sa mission de prophète prendra fin non point sur le mont du Golgotha, à Jerusalem, mais dans un asile de fous de Partiville, trou perdu au fin fond de la Russie. Quant au héros de Vivre, le Robot, cul-de-jatte de naissance, il se définit lui-même comme l’emblème de la malchance. Voué toute son existence à des souffrances physiques et spirituelles, il ressasse, afin de trouver la force d’exister, la même pensée : vivre, et se réjouir du fait d’être vivant !

LA GRISAILLE DES JOURS

Son vrai nom est Andreï Goriev mais ses voisins l’ont surnommé le Robot car il se déplace à l’aide de jambes de métal qu’il a inventées. Il habite une petite chambre dans un immeuble collectif situé à la périphérie de Partiville, et il travaille dans une usine spécialisée dans la fabrication de prothèses destinées aux personnes handicapées. Toutes les journées de son existence se ressemblent, exactement comme une goutte d’eau ressemble à une autre goutte d’eau : les conflits avec les chefs et les collègues, les difficultés en matière d’approvisionnement, les relations avec le voisinage etc. Bref, le train-train quotidien qui apporte son lot d’ennuis, de platitudes et de monotonie.

LA QUETE DE LA LUMIERE

Alexandre Zinoviev a situé son personnage à l’époque de la perestroïka, et le Robot nous livre, bien entendu, ses réflexions sur la nouvelle politique mise en œuvre par le Secrétaire Général et son équipe. Le Robot connaît son pays en profondeur et il ne se fait guère d’illusions sur le résultat des réformes en cours. Cependant, ce n’est pas cet aspect de l’ouvrage que je me propose d’approfondir.
Dans cet article, je souhaite attirer l’attention du lecteur sur la façon dont l’auteur russe a élaboré la psychologie de son personnage principal : le Robot.
Afin de pouvoir continuer de vivre, le héros d’Alexandre Zinoviev ne se contente pas de ressasser la même pensée; peu à peu s’est élaboré en son for intérieur un univers structuré autour de quatre lignes de force fondamentales : un amour romantique, des conversations à cœur ouvert, une invention et une expérience sur lui-même.
Le Robot est en quête de quelque chose de pur et de lumineux, or cette lumière irradiante ne peut surgir que de cet univers intérieur car, à l’extérieur, le défilé des jours n’est porteur que de vulgarité, de mesquineries et de grisaille.

UN AMOUR ROMANTIQUE

Le Robot est amoureux d’une femme de Partiville, à laquelle il voue un culte : la Fiancée. Elle est jeune, jolie, et ne manque pas de prétendants. Le Robot est devenu son confident, mais elle ne souhaite pas se marier avec lui. Les sentiments de la Fiancée à l’égard du Robot sont ambivalents : elle est contente d’avoir un « chevalier servant » mais elle a honte que celui-ci soit un infirme. Alexandre Zinoviev note d’ailleurs que le phénomène consistant à éprouver simultanément deux sentiments opposés : la honte et la fierté par exemple, est un trait de psychologie courant au sein de la société où vit le Robot. Quant à celui-ci, il s’est juré de n’avoir de liaison avec une femme que si l’amour est partagé. La relation du Robot avec la Fiancée entraîne régulièrement chez ce dernier un drame intérieur que l’écrivain russe analyse de la façon suivante : le fait d’exister aux yeux d’autrui aide une personne à surmonter les obstacles dont le quotidien est jalonné; en revanche, le fait de ne pas compter pour les autres incite un être humain à capituler face aux innombrables difficultés de la vie, or le Robot n’a pas vraiment le sentiment d’exister aux yeux de celle qu’il aime.

DES CONVERSATIONS A CŒUR OUVERT

Comme je l’ai noté au début de mon article, nombre de héros littéraires des romans zinovieviens sont de grands amateurs de conversations à cœur ouvert. Le Robot n’échappe pas à la règle. Il aime rendre visite à des amis, ou bien passer quelques heures au Club. Le Club est un lieu de rencontre qui s’est créé sans l’accord des autorités. Chacun peut y venir boire de la vodka, déclamer des poèmes ou bien épancher son âme. Les conversations qui s’y tiennent sont souvent d’un haut niveau intellectuel et les contacts humains y sont exempts d’hypocrisie. Chacun y est apprécié pour son esprit et son talent. Evoquant le Club, le Robot affirmera qu’il est une sorte de confessionnal et de temple. Un temple, soit un lieu où se déroulent des cérémonies religieuses au cours desquelles les hommes se sentent unis par des fils invisibles.
La spiritualité est un des thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Alexandre Zinoviev.

UNE INVENTION

Andreï Goriev se déplace d’une façon surprenante sur des jambes métalliques qu’il a lui-même inventées mais, devant ses collègues et ses chefs, étonnés par sa capacité de locomotion, il raconte qu’il utilise les prothèses fabriquées en série à l’usine. Le Robot sait que, si la vérité est connue, les chefs haut placés se mettront sur la liste des inventeurs et, pour finir, l’élimineront de la liste en question. Andreï Goriev veut simplement que ses collègues et ses supérieurs reconnaissent que c’est lui, le Robot, le seul et unique créateur de ces remarquables prothèses. Il affirme que son invention fait partie de sa personnalité et qu’il est même possible qu’elle soit le fondement de son « Moi ».
A mon sens, ce n’est pas un hasard si Alexandre Zinoviev, élaborant la psychologie de son héros littéraire, a accordé une telle importance à l’invention dans l’univers intérieur du Robot. Je vois deux raisons à cela, en particulier.
En premier lieu, souvenons-nous que l’écrivain russe lui-même a affronté la société dans laquelle il vivait, brisant ainsi sa carrière, parce qu’il était porteur des Hauteurs Béantes et d’une théorie nouvelle du communisme. Il sait à quel point un véritable créateur est quelqu’un qui souffre s’il n’a pas la possibilité de faire connaître son travail, celui-ci faisant partie intégrante de lui-même, de son « ego ».
En second lieu, je souhaite insister sur le fait que la personnalité d’Andreï Goriev comporte une forte tendance à l’individualisme : le Robot agit seul lorsqu’il en a la possibilité, s’efforce de réfléchir et de forger ses propres opinions sur tel ou tel problème, et n’est guère enclin à faire carrière ou à gagner de l’argent. Dans La Maison Jaune, Alexandre Zinoviev analysera magistralement la question de l’individualisme et du collectivisme, et je me permets de renvoyer le lecteur à cet ouvrage. Dans cet article, je me contenterai de noter que la création est justement un domaine qui s’accorde parfaitement avec la nature des individualistes, et le Robot est un inventeur solitaire.

UNE EXPERIENCE SUR SOI-MEME

Le Robot a réalisé une véritable expérience psychologique sur lui-même. Dans un premier temps, le héros littéraire d’Alexandre Zinoviev raconte qu’il n’avait pas conscience de mettre en place toute une série de barrières et d’autolimitations. Ce n’est que peu à peu, au fur et à mesure que le processus se déroulait, que le Robot a compris le sens de cette transformation intérieure, et il a alors consciemment poursuivi son expérience.
Andreï Goriev a élaboré toute une batterie de principes concernant sa propre conduite, et tout un ensemble de règles touchant aux rapports avec autrui : ne pas consommer de tabac ni d’alcool, pratiquer une gymnastique personnelle, refuser la vulgarité et le mensonge, aménager en soi-même un jardin secret, rejeter la calomnie et les ragots, ne pas trahir un serment, aider son prochain etc.
Ces principes dotent le Robot d’une ligne morale, composante essentielle de sa psychologie.

LE ROBOT ET LES AUTRES

En vouant un culte à la Fiancée, en peaufinant son invention ou bien en s’entourant de principes moraux, le Robot opère une transformation sur sa propre personne, introduisant ainsi en lui-même cette pureté et cette lumière qu’il ne trouve pas à l’extérieur, dans ses conditions de vie. Cette luminosité intérieure est l’élément spirituel ancré profondément dans la personnalité d’Andreï Goriev qui acquiert, en quelque sorte, « un supplément d’âme ». Cependant, cette métamorphose existentielle a un prix : le Robot gagne en enrichissement intérieur, mais perd en capacité d’adaptation.
.Dans son ouvrage : Homo Sovieticus, Alexandre Zinoviev dresse le portrait de l’individu adapté aux conditions de vie d’une société où le facteur communautaire est dominant. Homo sovieticus est un être souple et changeant ; il représente une sorte de « caméléon social ». Le grand écrivain et dramaturge russe, Anton Tchékhov, avait déjà dans ses oeuvres brossé le portrait de « caméléons sociaux », et Alexandre Zinoviev rendra d’ailleurs un vibrant hommage à l’auteur de : l’Homme A l’Etui, en rédigeant un superbe petit livre : Mon Tchékhov. Notons au passage que, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la période soviétique se situe dans le prolongement de l’époque tsariste, dont elle a amplifié et généralisé certains traits.
Alexandre Zinoviev explique au lecteur que l’homme soviétique est avant tout membre d’un collectif, soit l’ensemble des individus appartenant à la même cellule de travail : une unité militaire, une usine, un bureau etc. La vie intracellulaire est l’élément principal de l’existence du citoyen de la société socialiste (communiste). Au sein du collectif, cohabitent différents types d’hommes. Imaginons maintenant qu’un individu possède en puissance tous les traits, les qualités, du collectif : la bêtise et l’intelligence, la sincérité et l’hypocrisie, la bonté et la méchanceté etc. Cet être humain manifestera des qualités différentes, voire opposées, en fonction de situations données. Cet homme « à l’échine souple » pourra, par exemple, trahir ses proches, mais il sera tout aussi capable de prendre la défense de gens qu’il ne connaît pas ; il pourra louer le pouvoir en place et, quelques instants plus tard, le critiquer violemment. En l’homo sovieticus, se conjuguent avec une parfaite harmonie les qualités de victime et celles de bourreau. Son attitude est caractérisée par la souplesse psychologique et l’aptitude au changement.
Ce comportement est dicté par les conditions de vie auxquelles l’homme s’est adapté. En revanche, les principes moraux désavantagent ce dernier dans la lutte pour l’existence. Cela signifie-t-il qu’il faille les jeter définitivement aux oubliettes? Réfléchissant à ce problème, le Robot se dira en son for intérieur que si tel est le cas, toute sa vie est une erreur.

LES COUPS DU SORT

Surprenant par hasard une conversation entre les personnes qui lui paraissaient les plus proches de lui, le Robot perçoit à quel point le jugement porté sur lui-même est impitoyable et injuste. Il se consolera en se disant que lorsque les hommes jugent autrui, ils le font en pensant à eux-mêmes. Certes, le Robot ne modifiera en rien son attitude envers ses « amis », mais quelque chose en lui sera irrémédiablement brisé. Cette gifle reçue en plein visage ne sera pas la seule : le Club sera fermé par les autorités dans le cadre de la campagne anti-alcoolique, la Fiancée nouera une intrigue amoureuse avec un autre homme, et les chefs de l’usine finiront par s’attribuer la paternité de ces remarquables prothèses qui faisaient du Robot un homme debout. Tous ces coups ébranlent très profondément le fragile équilibre psychologique d’Andreï Goriev, ouvrant ainsi une brèche dans laquelle s’engouffrent l’instabilité psychique, l’angoisse et le désespoir.

Partiville, un trou perdu au fin fond de l’immensité russe. Un cul-de-jatte est assis dans la boue. Il est ivre et son visage est boursouflé sous l’effet de l’alcool et des pleurs. Avant d’embarquer l’ivrogne, un milicien ramasse des bouts de métal qui jonchent le sol, restes de ses prothèses que l’infirme vient de briser.

Le Journal de
Fabrice Fassio