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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

LA RELIGION

Les thèmes de la religion et de la spiritualité occupent une place fondamentale dans l’œuvre d’Alexandre Zinoviev, et il me semble qu’il existe deux manières privilégiées d’aborder les sujets en question. La première façon consiste à centrer son attention sur les thèses du penseur russe consacrées à une spiritualité adaptée à notre temps et la seconde à mettre en lumière ses analyses du phénomène religieux tel qu’il s’est incarné dans l’histoire : le christianisme, l’islam, l’hindouisme etc. Dans cet article, j’ai choisi d’approfondir la seconde orientation.

LE PHENOMENE RELIGIEUX

Apparue dans des temps immémoriaux, la religion représente une découverte fondamentale de l’Humanité. Après avoir traversé de nombreux millénaires, elle est encore présente aujourd’hui et régit la vie de centaines de millions d’hommes. Au sein d’une société contemporaine, le phénomène religieux n’est pas isolé d’autres facteurs culturels dans lesquels il est immergé. C’est ainsi que la religion peut s’attribuer par exemple des fonctions dévolues à l’idéologie. Je reviendrai ultérieurement sur ce point. Dans son ouvrage : l’Antichambre du Paradis, Alexandre Zinoviev analyse des phénomènes tels que la religion, l’idéologie, la science ou la morale. Je profite de l’occasion pour faire remarquer au lecteur que ce sont justement ces analyses qui donnent à l’ouvrage son unité. Cette œuvre se distingue donc d’un roman dans lequel l’histoire des personnages est le fil d’Ariane chargé de guider le lecteur. Dans l’ouvrage cité ci-dessus, Alexandre Zinoviev utilise son expérience de logicien pour isoler la religion d’autres phénomènes culturels, mettant ainsi en lumière sa spécificité tant du point de vue de sa doctrine que de celui de son fondement psychologique.

LA DOCTRINE

D’un point de vue schématique, le chercheur peut diviser la doctrine religieuse en deux parties distinctes qui, dans la réalité, forment une unité.
En premier lieu, la doctrine propose au croyant un ensemble de connaissances destinées à satisfaire sa curiosité intellectuelle et à ancrer dans son esprit un certain nombre d’idées : l’homme et la société, les éléments naturels, l’Univers, l’origine des choses et des êtres, la vie et la mort etc.
En second lieu, la doctrine incite le croyant à respecter un certain nombre de règles (ou principes) concernant lui-même et son rapport avec autrui. Ces règles sont nombreuses et diverses : principes moraux, interdits en tous genres, jeûnes, ascèses et méditations, prières, cérémonies et rituels etc. Ces principes sont destinés à imprégner le comportement du croyant et à se manifester dans sa vie de tous les jours.
La doctrine est transmise par écrit ou par oral de génération en génération; elle n’est pas  figée, mais subit au cours du temps de nombreuses modifications.

LE FONDEMENT PSYCHOLOGIQUE

La foi est le fondement psychologique de la religion. La foi est une disposition intérieure à l’homme qui l’incite à croire ; elle n’a besoin d’aucune justification ni d’aucune preuve et elle est l’indice de l’existence en l’homme d’une spiritualité intérieure. D’autres phénomènes, tels que le remords ou la compassion, sont aussi l’indice de la présence en l’être humain d’un élément spirituel. Les règles de la conduite communautaire (communale) incitent un individu à nuire à autrui lorsque son propre intérêt l'exige. Le croyant véritable, dont la foi imprègne le comportement, a tendance à mettre en pratique dans sa vie quotidienne des principes qui vont à l'encontre des règles de la communalité; en ce sens, la religion agit comme “ une barrière ” destinée à contenir les forces communautaires.

UN CONCURRENT A LA RELIGION

Dans ses ouvrages, Alexandre Zinoviev note que, à l'époque contemporaine, l'apparition d'un concurrent de taille à la religion : l'idéologie, a permis de mieux cerner la spécificité du phénomène religieux. L'idéologie a pour mission d'orienter dans un sens précis la conscience des individus sociaux. A la différence de la religion, elle ne repose pas sur la foi mais sur l'acceptation intellectuelle de ses thèses. L'individu, placé au centre d'un champ idéologique, est soumis à des forces qui finissent par orienter sa conscience dans une direction précise. Le marxisme, promu idéologie officielle de plusieurs pays de la planète, est l'un des phénomènes idéologiques majeurs du monde contemporain. Dès le début de son existence, le marxisme est apparu comme une doctrine athée visant à éradiquer la religion de l’esprit des individus ; celle-ci ne représente-t-elle pas, aux yeux de Karl Marx lui-même, “ l’opium du peuple ” ?

UNE CHASSE SUR LES MEMES TERRES

Aux alentours de l’an mil, un prélat important de la Chrétienté d’Occident, l’archevêque de Reims Adalbéron de Laon, divisait le monde en deux catégories : la classe noble et la classe servile. Les membres de la première catégorie se subdivisaient en seigneurs (bellatores), dont la mission est de guerroyer, et en clercs (oratores) chargés de chanter la gloire du Tout-Puissant. Quant aux ressortissants de la classe servile : les paysans (laboratores), ils avaient l’obligation de  fournir à tous l’or, la nourriture et le vêtement, selon les paroles d’Adalbéron lui-même. Sans en être conscient, l’archevêque de Reims exécutait “ une commande sociale ” destinée à justifier l’ordre féodal qui était de source divine, selon le prélat. Alexandre Zinoviev notera que, dans le passé, la religion s’est fréquemment attribué des fonctions dévolues à l’idéologie. Dans : Va au Golgotha, le penseur russe imaginera un dialogue entre la religion et l’idéologie qui seront représentées par deux personnages entrant en conflit.

Alexandre Zinoviev expliquera aussi que, dans les années qui suivirent la Révolution d’Octobre, de nombreux Soviétiques croyaient dans les thèses du marxisme exactement comme un croyant a foi dans les préceptes religieux. Selon le philosophe, cette foi dans les idées socialistes fut à l’origine d’un véritable romantisme du travail et contribua au succès de nombreuses réalisations effectuées par le jeune Etat soviétique. Une fois encore, la croyance soulevait des montagnes. Dans ce cas précis, l’idéologie s’était à l’évidence “ approprié ” le fondement psychologique de la religion. Seul le logicien isole des éléments qui, dans la réalité, sont entremêlés.

Le penseur russe ajoutera que les campagnes en faveur de l'athéisme, qui se déroulèrent après la Révolution, étaient certes motivées par le fait d’éliminer le pouvoir de l'Eglise orthodoxe compromise avec le tsarisme, mais surtout par la volonté de faire table rase de la religion qui régissait l'esprit des citoyens. Laisser le champ libre à l'idéologie socialiste signifiait éradiquer toute trace de la religion traditionnelle. Les campagnes en question étaient nécessaires pour que le marxisme devienne un pilier de la jeune société soviétique. Idéologie et religion chassent sur les mêmes terres.

L’AVENIR DE LA RELIGION EN OCCIDENT

Dans son célèbre ouvrage : De la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville notait en 1835 que la religion régissait la vie des Américains. Aujourd’hui encore, le christianisme semble revêtir plus d’importance aux Etats-Unis que dans d’autres pays occidentaux ?  Quelle est donc la nature de ce phénomène ?
Il est vrai que nombre de «  télépasteurs », un œil rivé sur l’Evangile et l’autre sur le niveau de l’audimat, utilisent les médias afin de prêcher aux foules la Bonne Parole, et que les candidats aux élections tiennent à donner d’eux-mêmes l’image d’une famille unie se rendant au temple chaque dimanche afin d’écouter la lecture de la Bible. Pour beaucoup d’Américains comme pour d’autres Occidentaux, une religion de cette nature repose-t-elle sur la foi ou n’est-elle que pure apparence ? Quant aux véritables valeurs auxquelles ces “ croyants ” aspirent, ne sont-elles pas l’argent, la réussite sociale, le pouvoir et l’acquisition de biens matériels ? Dans son ouvrage consacré à l’occidentisme, le philosophe russe fera remarquer au lecteur que cette pseudo religion est en fait une manifestation particulière de l’idéologie.

Depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, nombre d’observateurs ont noté le constant déclin de la pratique religieuse en Occident, en même temps que se renforçait le pouvoir médiatique chargé de diffuser des thèmes idéologiques auprès du grand public. Alexandre Zinoviev affirmera que la désaffection des églises dans les pays occidentaux est à son sens un phénomène insurmontable.
Parallèlement au déclin de la pratique religieuse, sont apparus des phénomènes nouveaux : les sectes, les groupes charismatiques, l’attrait pour la sagesse indienne ou pour le bouddhisme etc. Il existe aussi en Occident des gens qui considèrent que l’argent et la réussite sociale ne sont pas les valeurs suprêmes. Quant au philosophe russe, il affirme dans l’Antichambre du Paradis que le “ mécréant croyant ” est une réalité de la société contemporaine. Certains de ces phénomènes sont l’indice de l’existence d’une spiritualité dans le monde d’aujourd’hui.

Dans un ouvrage consacré à la religiosité : Va au Golgotha, Alexandre Zinoviev imaginera un personnage littéraire: Ivan Laptiev. Ce héros fait partie de ces “ mécréants croyants ” qu’évoque le philosophe russe dans : l’Antichambre du Paradis. Ivan Laptiev est le créateur d’une religion nouvelle, différente des formes religieuses qui sont apparues dans le passé. Le héros littéraire du philosophe russe élabore une doctrine adaptée selon lui à la culture de notre temps et à la vie de nos contemporains. Cette religion nouvelle ne sera pas fondée sur l’idée de Dieu, mais sur l’existence de la spiritualité humaine.

Le Journal de
Fabrice Fassio