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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

DES RATS ET DES HOMMES

Un aperçu du phénomène communautaire

Homo homini lupus. Produit d’une longue évolution socio-biologique, homo sapiens est donc un loup pour son frère. Certes, l’homme peut s’allier à son prochain, s’entendre avec lui, prendre la défense d’un autre être humain, mais il peut aussi -et surtout- trahir autrui, l’humilier, lui nuire de multiples façons et lui faire le maximum de mal. L’être humain est donc parfaitement capable de serrer la main de son frère tout en l’étranglant en même temps. C’est ce comportement que représente Alexandre Zinoviev dans un tableau inoubliable : Les Rats. Le philosophe a d’ailleurs choisi cette toile comme couverture d’un ouvrage : Le Communisme Comme Réalité, dans lequel il analyse le phénomène communautaire (communal). Cependant, afin d’illustrer la communalité, le caricaturiste russe n’a pas dessiné des êtres humains ou bien des loups, mais des rats se comportant comme des hommes…. Des rats. Pour beaucoup d’entre nous, la créature la plus répugnante qui soit !

LA VIE COMMUNAUTAIRE

Si tous les hommes vivaient dans un relatif isolement, avec un minimum de contacts et sans dépendre les uns des autres, cet article n’aurait pas de raison d’être. Le phénomène communautaire ne revêt toute sa force que lorsque des milliers d’individus se regroupent pour vivre ensemble de génération en génération. Cette vie en commun engendre des contraintes et oblige chaque membre de l’ensemble à lutter, lorsque son intérêt l’exige, contre son prochain. En tant qu’individus sociaux, nous sommes nous-mêmes, au travers des actes que nous accomplissons, l’incarnation du phénomène communautaire.

UNE ABSTRACTION

Dans plusieurs de ses livres : Les Hauteurs Béantes et l’Avenir Radieux notamment, Alexandre Zinoviev construit des abstractions de façon à présenter au lecteur le communautarisme à l’état pur, autrement dit, comme si aucun autre phénomène ne venait se mêler à la communalité.
Imaginons, dans un premier temps, qu’un grand nombre d’individus, indépendants les uns des autres, s’installe sur un territoire afin d’y vivre de génération en génération et supposons, dans un deuxième temps, que les individus en question n’aient pas besoin de s’organiser en vue de produire les biens nécessaires à la vie, étant donné que les biens en question se trouvent sur le territoire et que le travail des hommes ne consiste qu’à les répartir. Que va-t-il se produire ?
Examinons tout d’abord ce qui va se passer au niveau de la société tout entière. Très rapidement, les individus se diviseront en groupes dirigés par des chefs, des ensembles de groupes se formeront, une hiérarchie des chefs se mettra en place progressivement, les biens matériels seront répartis en fonction du rang social, et des couches composées d’individus jouissant de niveaux de vie relativement semblables se formeront. A un certain stade de développement, notre ensemble humain, en cours de structuration, engendrera un organe spécial  -l’Etat- qui se chargera de certaines fonctions : le maintien de l’ordre, par exemple. Bref, notre ensemble à l’origine indifférencié se sera diversifié et compliqué de multiples façons. Il sera devenu une société.
Observons ensuite ce qui se passe à un micro-niveau, autrement dit, au niveau des groupes de base composés de quelques individus subordonnés à un chef. Parallèlement à la division des fonctions en dirigeants et dirigés, se produit une autre différenciation chez les subordonnés, chacun d’entre eux remplissant un rôle particulier au sein du groupe (collectif). Ainsi, apparaissent des individus qui se chargent d’informer l’organe dirigeant, de contrôler les autres, de les dénoncer au chef, de colporter des ragots etc. Différents types de rapports (relations) vont se mettre en place. Ces relations ont trait aussi bien aux liens existant entre membres du même collectif, à l’attitude des groupes entre eux, qu’au comportement de l’individu vis-à-vis de son groupe de base. Je reviendrai ultérieurement sur ce dernier point.
Admettons, enfin, que les biens nécessaires à la vie ne soient pas en quantité illimitée et qu’il faille se battre pour les obtenir. Les hommes adopteront des règles de conduite, des lois du comportement, leur garantissant les meilleures conditions de vie au sein de l’ensemble. Flatter les chefs, faire partie de leur entourage, nuire à plus faible que soi, user de la calomnie et de l’intrigue, voler le bien d’autrui, sont autant de règles, parmi des centaines d’autres, qui permettront aux individus sociaux de se procurer « la meilleure part du gâteau ».

L’INCARNATION D’UNE ABSTRACTION

Le tableau présenté ci-dessus est une abstraction. Dans la réalité sociale, d’autres facteurs se mêlent au phénomène communautaire, en particulier la nécessité pour les hommes de s’organiser afin de produire des biens matériels et des services. Cependant, au sein de la société, quelques groupes humains nés spontanément se rapprochent de la description idéale présentée au chapitre précédent. Tel est le cas des bandes de voyous, véritables incarnations des abstractions scientifiques.
Dans un ouvrage intitulé Et le Vent Reprend Ses Tours (1), l’écrivain russe Vladimir Boukovsky raconte que, durant les années 1930-1940, de nombreuses bandes structurées de gangsters vivaient de rapine sur tout le territoire de l’ancienne URSS. Ce « Mouvement des Voleurs » s’organisait selon des règles bien précises. Refusant l’existence de l’Etat, ces voyous ne travaillaient pas et ne vivaient que du vol lorsqu’ils étaient en liberté, ou rançonnaient les autres détenus lorsqu’ils se trouvaient en prison ou en camp de travail. Vladimir Boukovksy raconte que chaque voyou, membre d’une bande organisée, devait remettre à celle-ci l’argent ou les biens qu’il s’était procurés, le chef (le caïd) se réservant le droit de répartir le trésor commun « en bonne justice ». L’écrivain ajoute que le caïd était reconnu comme tel en vertu de son autorité en matière de vol et qu’il existait une véritable hiérarchie des chefs, chacun recevant des biens en fonction de son rang.
Les bandes de voyous, qu’évoque Vladimir Boukovsky dans son ouvrage, sont structurées sur la base d’une relation qu’Alexandre Zinoviev nomme : le rapport de commandement et de subordination. Dans les groupes spontanés, le chef est reconnu comme tel en vertu de son autorité dans le domaine de l’activité propre au collectif, alors que dans les groupes officiels, le chef est nommé ou désigné selon la loi ou l’usage.
Les bandes de voyous naissent, perdurent puis disparaissent sans tenir compte des réglementations de la société où elles vivent. En outre, ces groupes de hors-la-loi sont exempts de toute relation liée à l’organisation du travail. Ces bandes offrent donc au chercheur la possibilité d’examiner à un micro-niveau le phénomène communautaire à l’état pur, comme si l’expérience se déroulait dans un laboratoire où la communalité aurait la possibilité de déployer toutes ses potentialités.

AU COEUR DE LA CELLULE

Comme je l’ai noté précédemment, le phénomène communal revêt toute sa force lorsque les hommes se regroupent dans un ensemble assez nombreux pour être qualifié de « société ». Il prend des formes différentes selon l’ensemble humain dans lequel il se manifeste. Il peut aussi devenir le facteur dominant et caractériser le mode de vie d’un peuple.
De grandes sociétés du passé, l’Egypte ancienne ou la Chine impériale, sont fondées sur le phénomène communautaire; il en est de même de la Russie tsariste et de l’ex-Union Soviétique. Il est intéressant de remarquer que, dans tous ces ensembles, l’Etat a joué un rôle majeur en matière d’organisation de la société. J’en profite pour faire remarquer au lecteur que le phénomène communautaire continuera d’exercer son action dans les ensembles humains qui se formeront dans le futur.
Dans plusieurs de ses ouvrages : Le Communisme Comme Réalité, l’Antichambre du Paradis et La Maison Jaune en particulier, Alexandre Zinoviev propose au lecteur de « descendre » jusqu’au coeur d’une cellule de la société soviétique de façon à pouvoir observer ce qui se produit à l’intérieur de la cellule en question. Cette dernière est le lieu où les individus accomplissent leur tâche quotidienne, gagnant ainsi leur vie : un bureau, une usine, une coopérative agricole etc. La société tout entière se compose de cellules de diverse nature. L’auteur russe invite le lecteur à observer ces dernières non point sous l’angle professionnel, mais sous celui des relations communautaires qui se tissent entre les individus et les groupes dont ils sont membres.
Les lois du comportement régissant la conduite de l’individu et celle de son collectif, soit l’ensemble de ses collègues, s’opposent au cœur de la cellule. En effet, l’individu tend à réduire sa dépendance à l’égard de cet ensemble, alors que ce dernier s’efforce, au contraire, de contrôler au maximum l’individu. Alexandre Zinoviev explique que le collectif possède un pouvoir énorme sur chacun de ses membres. La tâche essentielle du groupe est d’empêcher l’individu de se séparer de lui, et de se distinguer d’une façon quelconque.
Beaucoup de choses dépendent de la conduite de l’individu au sein de son collectif : une augmentation de salaire, une promotion, des bons de vacances ou l’octroi d’un logement plus spacieux. Au sein de la cellule soviétique, il est difficile de licencier quelqu’un si la collectivité s’y oppose. Si l’individu n’enfreint pas les normes de la vie communautaire, il est membre à part entière de son collectif qui lui offre toute sa protection.
Les difficultés surgissent lorsqu’un membre du groupe ne respecte pas les règles de vie admises par tous. Tel est le cas lorsque l’individu s’oppose à ses collègues pour une raison quelconque. Il exprime, par exemple, une opinion différente sur un problème important, et s’obstine à la défendre. La collectivité met alors en œuvre tout un ensemble de mesures visant à empêcher l’individu de se séparer d’elle. Les mesures en question sont nombreuses et variées : la perte d’une prime, la réprimande, la calomnie etc. En général, cela suffit à remettre l’individu récalcitrant dans « le droit chemin ».
Cependant, il arrive que les différentes pressions exercées par la collectivité ne donnent pas le résultat escompté mais renforcent, au contraire, la volonté du marginal de se séparer du groupe. L’individu est alors châtié. Lors de réunions et d’assemblées se déroulant au sein de la cellule, le « coupable » est discrédité dans tous les domaines, dans son travail  en particulier; il est « démasqué » et le collectif essaye de prouver que le fautif a commis des actes condamnables du point de vue pénal.
Quant à l’individu déviant, il finit par chuter au niveau de ses collègues, après avoir battu sa coulpe, ou bien par être expulsé de la cellule. Chassé de son lieu de travail, le marginal devient un renégat, un exclu, et peut être arrêté par la police pour « délit de parasitisme », s’il ne retrouve pas immédiatement du travail.
Au niveau de la cellule, l’aspect le plus séduisant du mode de vie communautaire : la protection accordée par le collectif à chacun de ses membres, est indissolublement lié à l’aspect le plus terrifiant de ce même mode de vie : le contrôle exercé par le groupe sur l’individu.
Les chasses aux sorcières, les boucs émissaires, les victimes rituelles et autres individus livrés à la vindicte publique, sont des phénomènes communautaires des sociétés du passé, de même nature que ceux qu’Alexandre Zinoviev décrit dans ses livres. Le philosophe note d’ailleurs, dans son ouvrage : Sans Illusions, qu’un ensemble humain dominé par la communalité engendre nécessairement des exclus afin de pouvoir les combattre. La société crée ses propres victimes afin de consolider sa force et d’éprouver son monolithisme.
Nous sommes donc en présence de « mécanismes » sociaux extrêmement profonds qui se reproduiront à l’avenir.

LA TENDANCE CIVILISATRICE

Lorsque les lois du comportement communautaire sont massivement mises en pratique par les hommes, elles engendrent une multitude de phénomènes que de nombreux individus sociaux perçoivent comme négatifs : l’hypocrisie, la tromperie, le vol, l’abus de pouvoir, l’oppression exercée sur les faibles, la corruption etc. Afin de se protéger des phénomènes en question, autrement dit, afin de se protéger d’eux-mêmes, les hommes se voient contraints d’ériger des « barrières » destinées à contrecarrer les conséquences de la communalité. Des instances judiciaires condamnant la corruption ou le népotisme, des règles de morale interdisant la violence à l’encontre d’autrui, sont des exemples de ce que le philosophe russe nomme « la civilisation », comprise, dans ce cas précis, comme une tendance faisant contrepoids à la violence des hommes exercée contre eux-mêmes.

Alexandre Zinoviev est le créateur de la théorie du communautarisme. Sans cette théorie, il n’est guère possible de comprendre l’essence des grands ensembles humains. Notons à ce propos à quel point le silence des spécialistes du domaine social est stupéfiant! Dans mon introduction, j’avais noté que le philosophe, afin d’illustrer le phénomène de la communalité, avait peint des êtres hybrides : des rats dont le comportement ressemble fort à celui des hommes.
Se pourrait-il donc que ce tableau si original recèle en filigrane une question posée par l’écrivain russe à tout admirateur de son dessin : êtes-vous tout à fait certain que, sur cette terre, la créature la plus répugnante soit bien le rat ?

(1) 1978, Editions R.Laffont

Le Journal de
Fabrice Fassio