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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

UN OCCIDENTAL EN TROP

En 1978, Alexandre Zinoviev, son épouse Olga, et leur fille Polina arrivent en Allemagne, après avoir vécu des moments très difficiles dans leur pays natal.

L’accueil réservé par les médias occidentaux aux œuvres du philosophe russe est plutôt enthousiaste. Alexandre Zinoviev est invité à s’exprimer sur les ondes, ses livres sont traduits en plusieurs langues occidentales et de nombreux critiques littéraires louent son talent d’écrivain.

Cette première période des rapports du logicien russe avec l’Occident sera suivie d’un deuxième temps nettement moins favorable à Alexandre Zinoviev. Cette seconde période, qui s’étendra de l’effondrement de l’Union Soviétique au décès de l’écrivain, verra se détériorer, chaque jour un peu plus, la relation entre ce dernier et les médias occidentaux. De nombreux ouvrages du logicien russe ne seront plus traduits en langues occidentales et ne seront plus publiés en Occident. Autre signe tangible de cette dégradation : Alexandre Zinoviev ne sera pas invité à participer au Salon du Livre de Paris, consacré en 2005 aux Lettres russes, alors que l’écrivain a toujours considéré la France comme sa patrie littéraire.

Que s’est-il donc passé ? Dans cet article, sans prétendre pouvoir en quelques lignes épuiser la complexité du problème, je souhaite proposer au lecteur quelques éléments de réflexion, propres à comprendre le pourquoi de ce « désamour ». Je me permets enfin de préciser que je ne cherche à défendre ni à accuser personne, et que mon interprétation n’engage que moi-même.

LA PREMIERE PERIODE

Alexandre Zinoviev, Soviétique récemment émigré en Occident, commence dès 1978 à porter son regard de sociologue et de philosophe sur le nouveau milieu dans lequel il va vivre dorénavant. De nombreux livres et articles témoignent de l’intérêt manifesté par le philosophe pour son nouveau « biotope » : Nous et l’Occident, Sans Illusions, Ni Liberté Ni Egalité Ni Fraternité, par exemple. Dans ces ouvrages, le sociologue russe livre au lecteur ses premières impressions et analyses. Son regard est celui d’un Soviétique qui cherche à comprendre la vie occidentale, tant du point de vue intérieur, ses aspects internes, que du point de vue extérieur, le rapport que l’Occident entretient avec d’autres ensembles humains.

L’époque est à la guerre froide entre le bloc de l’Ouest : les Etats-Unis et leurs alliés, et celui de l’Est : l’Union Soviétique et les pays de l’Europe orientale. Tout naturellement, Alexandre Zinoviev livre aux Occidentaux son point de vue de spécialiste et de Soviétique sur cette question. Dans Nous et l’Occident par exemple, le sociologue russe montre à quel point les atouts dont dispose l’Union Soviétique - une idéologie unique imposée à la population, des services secrets très efficaces, une armée nombreuse - peuvent être, entre autres facteurs, des éléments décisifs en cas de conflit avec l ‘Ouest.

A l’époque, l’Occident craint l’Union Soviétique et toutes les critiques à l’encontre de ce pays trouvent un écho favorable dans les médias occidentaux. Tel est le cas, par exemple, des propos des dissidents soviétiques émigrés en Occident. La dénonciation des répressions staliniennes et du Goulag ébranle la crédibilité du modèle soviétique et déstabilise les gauches occidentales. A la différence de certains de ses compatriotes résidant à l’Ouest, Alexandre Zinoviev ne prône pas la destruction du système socialiste (communiste) ; il désire analyser le communisme, le comprendre, mais il note qu’un éventuel écroulement de celui-ci signifierait l’effondrement du pays, la Russie, où ce système est né et a pris forme.

Ce dernier point ne doit pas être interprété comme une preuve de complaisance à l’égard du socialisme soviétique. L’analyse du philosophe montre que les défauts du communisme ne sont pas dus à une déformation des idées de Karl Marx ou de celles de Vladimir Ilitch Lénine, mais qu’ils sont la conséquence de lois intrinsèques à ce système. Alexandre Zinoviev va plus loin dans sa critique du socialisme que d’autres intellectuels qui souhaitent pourtant une destruction de ce dernier.

LE TOURNANT

En 1985, un nouveau Secrétaire Général, Michel Gorbatchev, accède au pouvoir suprême en Union Soviétique et entreprend une série de réformes. L’ère de la perestroïka a commencé.
Quelques mois plus tard, Alexandre Zinoviev rédige un court opuscule : Le Gorbatchévisme ou la Puissance d’une Illusion. Le livre est une violente critique de la gestion de l’Union Soviétique par la nouvelle équipe au pouvoir. Le philosophe russe note que les réformes entreprises sont pour une part une opération de séduction destinée à l’Occident, de façon à ce que ce dernier « baisse sa garde », mais que les conséquences desdites réformes peuvent mener le pays à la catastrophe. L’avenir montrera à quel point l’analyse du sociologue russe était pertinente. D’autres ouvrages consacrés au même thème suivront : Vivre, en particulier.

En Occident, l’accueil réservé au nouveau Secrétaire Général et à ses réformes est triomphal. Les médias et les hommes politiques occidentaux créent un mythe nouveau : la Gorbimania ; le nouveau Secrétaire Général, plus dissident que les dissidents eux-mêmes, et son équipe vont moderniser le pays et construire un socialisme « à visage humain ». Cette vaste opération idéologique aura pour effet d’orienter l’esprit des masses occidentales dans le sens voulu. Il me paraît intéressant de faire remarquer au lecteur que si une campagne de cette nature s’était déroulée sous d’autres cieux et sous d’autres régimes, d’aucuns l’auraient volontiers qualifiée de « totalitaire ». La presse occidentale accueillera très « fraîchement » l’opuscule d’Alexandre Zinoviev. Le tournant est amorcé. A l’avenir, les rapports entre les médias occidentaux et le philosophe russe ne cesseront de se dégrader.

LA SECONDE PERIODE

Le président Ronald Reagan constate avec satisfaction la fin de « l’empire du mal » lorsque disparaît l’Union Soviétique. La guerre froide est terminée et la victoire a été remportée par l’Ouest qui n’a pas eu besoin de tirer un seul coup de feu. Les médias occidentaux s’attachent désormais à montrer à l’opinion publique qu’une nouvelle société se construit dans une Russie désormais dirigée par des « réformateurs », qui sont d’ailleurs d’anciens fonctionnaires du Parti Communiste de l’Union Soviétique, promptement convertis aux vertus du libéralisme économique et de la démocratie parlementaire. Quant à Alexandre Zinoviev, il ne croit pas un seul instant à une renaissance de la Russie dirigée par de tels individus et prédit que, au contraire, la vie deviendra plus difficile pour des millions de Russes.

Alexandre Zinoviev est un patriote dans le meilleur sens du terme. Il s’est battu contre l’Allemagne nazie, a tenté d’élever la logique russe au niveau des standards mondiaux et a publié les Hauteurs Béantes, ce qui lui a valu d’être expulsé de Russie. Face à la situation catastrophique que traverse son pays natal, le philosophe estime que son devoir consiste à soutenir les communistes russes, représentés par Guennadi Ziouganov, qui proposent de restaurer la puissance de l’Etat central.
Cette prise de position lui vaut les foudres des médias occidentaux qui ne comprennent pas que l’ancien pourfendeur du communisme ait viré « au rouge ». Le divorce entre l’Occident et le logicien russe est alors consommé.
Quant à mon interprétation personnelle, elle consiste en ceci : l’auteur russe ne s’est pas rallié aux idées des communistes, mais a choisi ce qui lui a semblé être pour son pays la solution du moindre mal.

A peine l’Union Soviétique s’est-elle effondrée que de nouveaux slogans apparaissent et sont diffusés à l’échelle de la terre entière. La mondialisation, la globalisation, le village planétaire deviennent des mots à la mode, en même temps que se renforce la puissance américaine désormais sans rivale. Le bombardement de la Serbie et l’intervention américaine en Irak sont interprétés par Alexandre Zinoviev comme le signe de la volonté hégémonique des Etats-Unis qui utilisent à leur guise leurs forces armées dans un monde unipolaire. La domination américaine se conjugue avec d’autres phénomènes tels que la puissance des organisations financières internationales, le pouvoir économique des firmes transnationales ou bien une culture et une idéologie vantant dans le monde entier les mérites du mode de vie occidental en général, et américain en particulier. L’américanisation de l’Europe occidentale fait aussi partie des phénomènes qui préoccupent au plus haut point le philosophe russe. Des ouvrages tels que La Grande Rupture ou l’Occidentisme seront publiés en français, mais d’autres livres, L’homme Global ou bien La Tragédie Russe par exemple, ne le seront pas.

Les analyses du philosophe consacrées à l’émergence d’une « supra-société » chapeautant les Etats ou bien à l’américanisation croissante de la planète sont pourtant extrêmement intéressantes et mériteraient d’être connues et de donner lieu à des discussions approfondies. En fait, tout se passe comme si les analyses en question avaient achevé de brouiller l’auteur russe avec les médias occidentaux. Comme je l’avais signalé dans mon introduction, le philosophe ne sera même pas invité au Salon du Livre qui se tiendra à Paris en 2005.

En 1999, Alexandre Zinoviev rentre avec toute sa famille dans son pays natal. Dans un entretien avec le magazine « Lire », (1) il déclarera qu’il est revenu pour mourir sur la terre de ses origines. Quelques années auparavant, dans ses mémoires (2), le philosophe s’était défini lui-même comme un « Soviétique en trop » mais, au terme de son séjour en Allemagne, n’était-il pas devenu aussi « un Occidental en trop » ?

(1)Le Testament d’une Sentinelle, Lire, mars 2005
(2)Les Confessions d’Un Homme en Trop, Olivier Orban



Le Journal de
Fabrice Fassio