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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

PHYSIQUE ET LOGIQUE, LOGIQUE OU PHYSIQUE

L’Armée Rouge sort victorieuse de la guerre contre l’Allemagne en 1945, après avoir subi de très lourdes pertes en vies humaines. Alexandre Zinoviev, qui s’est engagé comme soldat dès le début du conflit, sert dans l’aviation et fait partie de ces millions de Russes qui affrontent l’ennemi. Promu au grade d’officier de l’Armée de l’Air pendant la guerre, il sera démobilisé en 1946, et s’inscrira à la faculté de philosophie afin de rédiger sa thèse de doctorat consacrée aux procédés logiques utilisés par Karl Marx dans son ouvrage majeur : Le Capital. Devenu professeur dans cette même faculté, où il travaillera pendant plus de vingt ans, il publiera de nombreux livres et articles consacrés à la logique formelle : Logical Physics et Complex Logic, en particulier. Le philosophe se spécialisera dans l’analyse des expressions linguistiques et fondera une nouvelle école, ce qui lui conférera une notoriété internationale. Avant de quitter son pays natal, il sera d’ailleurs élu membre de l’Académie des Sciences de Finlande.

De nombreuses références aux travaux du philosophe en logique se trouvent dans les romans qu’il a publiés après son départ de Russie. Je pense en particulier à : L’Antichambre du Paradis, Les Hauteurs Béantes, l’Avenir Radieux et la Maison Jaune.
L’objectif de ce premier article, centré sur l’analyse des expressions linguistiques, est de présenter au lecteur un aperçu des recherches d’Alexandre Zinoviev dans le domaine de la logique. Je consacrerai un second article à la méthodologie scientifique appliquée aux objets sociaux.

PHYSIQUE ET LOGIQUE

  La physique est une science qui étudie des objets empiriques, autrement dit des objets qui apparaissent, se modifient, disparaissent et existent dans un espace-temps défini. Un corps physique : un solide, par exemple, est un objet empirique. Une intégrale, construite par le mathématicien, est un objet abstrait (idéal), une pure création de l’esprit humain.

La branche de la physique qui traite des forces et des mouvements des corps solides provoqués par l’action de celles-ci se nomme la mécanique. Le domaine de recherche de cette science est donc constitué par des objets empiriques, même si le physicien construit des objets abstraits, définit des grandeurs premières, construit sur la base de ces dernières des grandeurs dérivées, et admet des postulats. La mécanique formule des lois (règles) empiriques traitant de la position des corps dans l’espace et de leurs déplacements : la règle bien connue du parallélogramme des forces, par exemple. Cette loi a été construite sur la base d’observations ; elle « reflète » le comportement d’objets empiriques et nous apprend quelque chose sur la réalité du monde, en l'occurrence sur le comportement des corps solides. Il en va tout autrement des règles de la logique. Ce ne sont pas des lois de la nature, obtenues sur la base d’observations d’objets empiriques. Selon le philosophe, les lois de la logique permettent de définir les propriétés de certaines expressions linguistiques particulières et sont également la conséquence de ces définitions.

Prenons deux exemples de syllogisme aristotélicien, que nous nommerons respectivement S1 et S2, après avoir numéroté les propositions :

S1 : (a) Tous les Grecs sont mortels
        (b) Socrate est un Grec
       (c) Donc Socrate est mortel

S2 :  (I) Toutes les Françaises sont rousses
          (II) Sylvie est une Française
          (III) Donc Sylvie est rousse

 Intuitivement, nous acceptons la validité de S1 lorsque nous énonçons que : si (a) et si (b), alors (c); il en est de même de S2, lorsque nous affirmons : si (I) et si (II), alors (III).  Le fait que (a) soit vraie et que (I) soit fausse, si l’on se réfère à la réalité des choses, n’entre pas en compte. La structure commune à S1 et à S2 est la suivante :

S3 : (1) Tous les X sont Y
(2) Z est X
(3) Donc Z est Y

Que signifie « tous » ? Si le chercheur tente d’expliquer le sens de ce signe logique, il se rend compte que le syllogisme S3 ne le définit qu’en partie : « tous » signifie que si tous les X sont Y, alors chaque X est Y. Dans ce cas-là, quel est le sens de « chaque » ? Si le logicien cherche à approfondir le sens de ce signe, il se rend très vite compte qu’il est prisonnier d’un cercle vicieux : « chaque » est une autre transcription de « tous ». Toute tentative d’explication aboutit à énoncer certaines règles logiques et, en particulier, celle-ci :

SI (1) et SI (2), ALORS (Z est Y)

Cela revient à énoncer les lois du syllogisme. Alexandre Zinoviev note, dans le second tome de La Maison Jaune, qu’il en est de même pour toutes les règles de la logique. Après réflexion, celles-ci apparaissent comme des conventions concernant la façon d’utiliser les objets linguistiques : termes, phrases, signes logiques tels que : tous, chaque, ne pas, soit …soit, ou bien,  etc. Si ces trois syllogismes  sont valides, c’est en vertu de conventions concernant l’emploi des signes et non point sur la base d’observations d’objets existant dans ce monde. Le logicien systématise et prolonge la pratique linguistique qui est la nôtre lorsque nous parlons.

Le point essentiel est le suivant : les lois de la logique, à la différence de celles de la physique, ne sont point des généralisations effectuées sur la base de l’observation des objets empiriques. Elles ne nous apprennent rien sur les choses de ce monde, mais elles nous permettent d’en parler.  

PROBLEME PHYSIQUE OU PROBLEME LOGIQUE ?

Dans ses ouvrages spécialisés en logique, Alexandre Zinoviev   formule le problème de l’ubiquité de la façon suivante :
 

(1) Un corps physique peut-il occuper simultanément deux endroits différents ?

La question (1) relève-t-elle du domaine de la physique ou bien de celui de la logique ? Si (1) ressortit au domaine de la physique, il faut dans ce cas-là observer la nature afin de pouvoir répondre à (1).  Il est évident qu’un corps physique occupe un endroit (lieu) particulier, mais est-il possible qu’un corps, quelque part dans l’Univers, se trouve simultanément dans deux lieux différents ?
En fait, il n’est pas besoin d’observer la nature pour pouvoir répondre par la négative à (1) ; nous n’avons pas besoin de savoir comme le monde est fait. Le problème est de nature logique.

En fait, d’un point de vue intuitif, quand considérons-nous que deux endroits X et Y sont différents ? Nous considérons que X et Y sont distincts lorsqu’ils n’ont aucun « point  »  en commun. Immédiatement, surgit une question : que voulons-nous dire en employant ce mot « point » ? Afin de répondre à cette interrogation, nous sommes obligés de faire référence aux objets empiriques, les « points » réels auxquels nous pensons et que nous évoquons sont bien des corps physiques. D’un point de vue intuitif, nous considérons donc que X et Y sont différents lorsque ces deux endroits ne peuvent avoir en commun aucun corps physique : soit le corps en question occupe X, soit il occupe Y.
Si nous rendons parfaitement explicite la définition de l’expression « endroits différents », nous obtenons : nous considérerons que deux endroits X et Y sont différents si et seulement si, pour n’importe quel corps physique, est valable la proposition suivante : si ce corps occupe l’un des deux endroits en question, il n’occupe pas simultanément l’autre.

Si nous acceptons la définition énoncée ci-dessus, nous sommes contraints de considérer comme juste la déduction suivante :

(2) : Aucun corps physique ne peut occuper simultanément deux endroits différents.

La proposition (2) est une proposition universelle, vraie partout et toujours. Cependant, cette universalité n'a pas pour origine l'organisation  des systèmes empiriques, mais la force des définitions implicitement acceptées par les hommes. Dans le cas qui nous occupe, la réponse à (1) ne doit pas être justifiée en faisant référence à la structure du monde, mais en analysant les propriétés de l'expression linguistique : « endroits différents ». Si nous répondions par l’affirmative à (1), notre réponse serait en contradiction avec les propriétés de cette expression. Or, selon le logicien russe, ce qui est contradictoire logiquement, ne peut exister en réalité.

Il existe de nombreuses questions du type de celle de l’ubiquité et le travail du logicien consiste, en pareil cas, à déterminer si tel ou tel problème relève de sa sphère de compétence.

TEMPS ET ESPACE

Dans certains films ou livres de science-fiction, les personnages se livrent à d'étranges manipulations : ils remontent le temps, l'accélèrent, compriment l'espace, le dilatent etc. De telles manoeuvres heurtent le bon sens des lecteurs ou des spectateurs, et cela se comprend fort bien. Notons au passage à quel point le XXème siècle a fait la part belle à l’obscurantisme paré des atours de la science. Les auteurs d'ouvrages ou bien les réalisateurs de films se livrant à de semblables tours de magie violent tout simplement les règles de la logique et c'est justement cette violation qui heurte le bon sens. Il est tout à fait sensé d'accélérer  un processus  ou bien de comprimer un objet. Il s’agit d’opérations très banales. En revanche, il est parfaitement insensé d’accélérer le temps ou de comprimer l’espace et cela pour la bonne raison que le temps ou l’espace ne sont pas des objets empiriques.

Dans ses ouvrages de logique, Alexandre Zinoviev explique que des termes tels que « temps », « espace », « changement » ou « cause » sont des énoncés linguistiques que nous utilisons afin de dire quelque chose au sujet des objets empiriques. Si le lecteur est heurté par des affirmations semblables à celles que j’ai citées au début de ce chapitre, c’est parce que son esprit a assimilé, dans une certaine mesure, les conventions concernant la façon d’utiliser les expressions relatives au temps et à l’espace, ainsi que les règles de la logique. Le travail du logicien consiste alors à élaborer des définitions explicites de tous ces termes relatifs au temps, à l’espace ou à la cause, puis à construire une doctrine du langage que nous employons pour parler de la réalité du monde.

L’INFINITE SPATIALE ET TEMPORELLE

Dernier exemple consacré à l’analyse des expressions linguistiques relatives au temps et à l’espace : que signifie la notion d’infinité dans l’espace et dans le temps ?
La notion d’infinité spatiale signifie ceci : quel que soit le champ de l’espace où tu sois, il existe un autre champ dans lequel tu n’es pas allé.
La notion d’infinité temporelle signifie ceci : quel que soit le point que tu prennes dans le passé, quelque chose a existé avant, et quel que soit le point que tu prennes dans le futur, quelque chose existera après.
Acceptons à titre d’hypothèse l’infinité dans l’espace et dans le temps. Une question vient naturellement à l’esprit : pourquoi en est-il ainsi ? Un personnage du roman : Vivre ou La Confession du Robot, répond de la façon suivante : la question du « pourquoi » n’a de sens que par rapport à certains phénomènes du monde, mais elle perd son sens lorsqu’elle fait référence à l’ensemble des phénomènes du temps et de l’espace, autrement dit lorsqu’elle a trait à l’Univers dans sa globalité. Selon le philosophe russe, même si nous acceptons l’infinité de l’Univers sur les plans spatial et temporel, nous ne pourrons pas répondre à la question du « pourquoi ».

Lorsque j’ai commencé à me pencher sur les œuvres d’Alexandre Zinoviev, j’avais pressenti à quel point les analyses sociologiques du philosophe étaient inextricablement liées à ses recherches en logique. Pour ma part, j’avais rédigé un ouvrage intitulé :   Alexandre Zinoviev, les Fondements Scientifiques de la Sociologie, dans lequel je présentais au lecteur les travaux de l’auteur russe dans le domaine de la logique et dans celui de la méthodologie scientifique. La diffusion de ce livre a été très limitée. J’espère que, à l’avenir, seront publiées d’autres études centrées sur les travaux en question.



Le Journal de
Fabrice Fassio