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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

Introduction à la théorie zinovievienne du socialisme

Lorsque j’ai entrepris de rédiger cette série d’études, j’ai sciemment omis de consacrer le moindre article à la théorie zinovievienne du communisme. En effet, mon but était de montrer au lecteur que l’œuvre du penseur russe est multiforme et ne se réduit pas à un seul aspect : l’analyse de la société socialiste. Il m’était cependant impossible de clore cette série sans évoquer ce dernier point. La théorie zinovievienne du socialisme est indissolublement liée à celle de la communalité.

UN CHAMP DE RUINES

Emeutes causées par la faim, grèves, montée du mécontentement, répression de la part du pouvoir, humiliante défaite militaire face au Japon .... La Russie prérévolutionnaire est au bord du gouffre. La première guerre mondiale et l'ouverture d'un front à l'Est provoqueront l'effondrement du pays. C'est sur ce champ de ruines que naîtra et se développera ce qu'Alexandre Zinoviev nommera "l'expérience russe". L’auteur du Communisme Comme Réalité fut à la fois l’un des innombrables acteurs de cette expérience et son plus grand théoricien.

UNE HISTOIRE DE L’ETAT

Alexandre Zinoviev explique qu'il existait trois forces en Russie à l'aube du vingtième siècle : la classe des propriétaires terriens, un patronat privé numériquement restreint qui venait de se lancer dans l'aventure de l'industrialisation, et la puissance étatique représentée par des milliers de fonctionnaires de tous grades. Quelques décennies auparavant, de grands écrivains russes tels que Nicolaï Gogol ou Anton Tchékhov avaient déjà placé au centre de leurs oeuvres le personnage du fonctionnaire, reconnaissant ainsi d'une façon implicite la force de l'étatisme russe. La Révolution d'Octobre balaya les propriétaires terriens et les patrons privés, ouvrant grande la voie au pouvoir de l'Etat qui put ainsi déployer toutes ses potentialités.

Dans ses différents ouvrages, en particulier dans ses mémoires, Alexandre Zinoviev note que l'histoire de la Russie est, depuis ses origines, une histoire de l'Etat. La jeune société socialiste, qui se construisit sur un champ de ruines, permit à la Russie de subsister. Située dans le droit fil de l'histoire russe, elle convertit l'ensemble de la population en employés de l'Etat. Les noms de deux dirigeants sont associés à la période qui vit la naissance et la formation de la nouvelle société.

LENINE ET STALINE

Dans un superbe passage du second tome de La Maison Jaune, Alexandre Zinoviev met en opposition deux courants qui se sont déployés sur la Russie dans les années postérieures à la Révolution d’Octobre.

Dans le premier courant, écrit le penseur russe, les cavaliers de la jeune Armée Rouge caracolaient sabre au clair, les pans de leurs manteaux flottant au vent, criaient « hourrah ! », attaquaient les Blancs et fusillaient les ennemis de la Révolution. Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, fut le symbole de ce torrent d'événements historiques qui s'abattirent sur la Russie nouvelle et qui disparurent avec le temps.

Dans le second courant, d’une façon beaucoup plus prosaïque, se créaient des bureaux, l’appareil du pouvoir se mettait en place, des biens et des décorations étaient distribués et une hiérarchie de fonctionnaires s’élaborait. Lorsque les combats prirent fin et lorsque la poussière soulevée par les cavaliers de l’Armée Rouge retomba, on s’aperçut que la nouvelle société socialiste était née avec son système de pouvoir et de direction, son appareil idéologique et ses innombrables bureaux dans lesquels fourmillaient des milliers de fonctionnaires… Joseph Staline représentait ce second courant appelé à perdurer. La société soviétique s'est formée à l'époque stalinienne.

LA NAISSANCE D’UNE NOUVELLE SOCIETE

Ainsi que l’explique Alexandre Zinoviev, les racines du communisme soviétique étaient présentes dans la Russie prérévolutionnaire sous la forme de phénomènes liés à l'étatisme : la division des hommes en chefs et subordonnés, la bureaucratie, les relations existant entre fonctionnaires, la distribution des biens matériels en fonction du rang hiérarchique etc. Dans la Russie tsariste, ces éléments constitutifs de la société coexistaient avec des facteurs d’une autre nature : la propriété privée des terres et des usines, par exemple.

Selon Alexandre Zinoviev, une société communiste se forme lorsque se produit la conjonction de deux séries de facteurs : d’une part des phénomènes semblables à ceux qui sont cités ci-dessus, d’autre part des conditions telles que la nationalisation des moyens de production, un grand nombre d’individus sur un même territoire et un certain niveau de développement en matière culturelle et économique. Lorsque cette conjonction de facteurs se produit quelque part sur la planète, nous sommes alors en présence d’une société communiste (1). En Russie, ce type nouveau a pris forme à l’époque stalinienne. En Chine, pays dirigé depuis des siècles par la « bureaucratie céleste », le socialisme se constitua dans les années postérieures à la victoire des armées de Mao Tse Toung.

Une fois toutes ces conditions réunies, le visage de la société commence à changer au fil des années. Des acteurs nouveaux apparaissent sur la scène sociale alors que d’autres disparaissent. Par exemple, les relations entre les propriétaires terriens et leurs serfs ne jouèrent plus aucun rôle dans la société soviétique issue de la Révolution. La formation de la société nouvelle est régie par certaines lois (règles). Contrairement à une opinion répandue, la société communiste ne s’est pas formée sur la base d’un projet marxiste, mais en fonction de lois régissant l’organisation des masses humaines en une communauté unique. Je souhaiterais approfondir quelque peu ce point essentiel.

UN POINT ESSENTIEL DE LA THEORIE ZINOVIEVIENNE

Une société se compose d’individus et d’associations d’individus agissant comme une entité. La nécessité de vivre ensemble de génération en génération engendre des comportements spécifiques de la part des êtres humains et de leurs associations, contraints de vivre dans une relation d’interdépendance. Dans sa lutte pour la vie, l’individu perçoit très vite autrui comme un obstacle et adopte des règles de conduite visant à affaiblir la position de son prochain et à renforcer la sienne. Cette même nécessité de la vie en commun engendre d’autres phénomènes essentiels à la survie de la société : les rapports de commandement et de subordination, la lutte des hommes et des groupes entre eux ou bien la formation d’organismes particuliers tels que l’Etat etc. Alexandre Zinoviev qualifie de « communaux » ou de « communautaires » des phénomènes de cette nature.

Les règles du développement de l’organe étatique, celles de l’organisation des masses humaines ou bien les lois de la conduite visant à affaiblir la position d’autrui sont, entre autres, des cas particuliers des règles de la communalité. Ces dernières régissent tous les groupements humains numériquement importants et sont l’expression, au niveau des hommes et de leurs associations, des principes de l’autoconservation valables pour toute la nature vivante.

Dans le passé, les lois de la communalité ont joué un rôle essentiel dans la constitution de grands ensembles tels que l’Egypte pharaonique, la Chine ancienne ou bien la Russie tsariste. Dans la société communiste, les lois de la communalité étendent leur pouvoir à tous les domaines, y compris celui de l'économie, réduisant à la portion congrue des lois d'une autre nature, celles de l'organisation professionnelle en particulier.

DES LOIS

En vertu des lois de la communalité, afin qu’une masse humaine existe en tant que totalité appelée à perdurer, il est nécessaire que se crée un organe spécial : l’Etat. Des règles universelles régissent la structure de ce dernier, son fonctionnement, ainsi que son évolution. Voici quelques exemples de ces lois. Dès sa naissance, l’Etat se forme dans l’intérêt du corps social dont il défend l’intégrité en se chargeant de fonctions essentielles à la survie de l’ensemble : la défense du territoire face aux ennemis et le maintien de l’ordre intérieur. L’armée, la police ou bien les organes judiciaires sont donc des manifestations de cette fonction d'intégrité. Au fur et à mesure que le temps passe et que la société se développe, l’Etat manifeste une propension à augmenter son volume et, parallèlement à cette extension, à s’arroger de nouvelles fonctions nécessaires à la vie sociale : le pouvoir monétaire, la gestion de l’idéologie, l’éducation de la jeunesse etc. L’Etat a aussi tendance à exister pour lui-même et à utiliser la société comme outil de sa propre existence. Dans son ouvrage consacré à l’occidentisme, Alexandre Zinoviev nomme cette dernière loi : la propension à « l’égoïsme étatique ». Il me paraît important d'insister sur le fait qu’il s’agit de tendances dont l’action peut être, dans la réalité, contrecarrée par de nombreux phénomènes.

Quant au sociologue allemand Max Weber, il avait mis en lumière dès le début du siècle dernier les règles universelles de structuration de la bureaucratie  : hiérarchie des postes, grille des salaires versés à des fonctionnaires engagés définitivement, division des fonctions au sein d’un établissement administratif etc.

D’autres règles de l’organisation communale des masses ont trait à l’idéologie. Selon ces lois, un changement radical des fondements d’une société nécessite la mise en place d’une structure idéologique nouvelle. C’est à ce niveau que le marxisme a joué un rôle essentiel dans la formation de la jeune société soviétique, mais je reviendrai plus tard sur ce point. Afin que l’idéologie puisse remplir sa mission de sauvegarde de la société, il est donc nécessaire qu’une majorité de citoyens accepte les thèmes et les slogans qu’elle leur propose. Il convient, par conséquent, que les thèses idéologiques soient adaptées au contexte de la société où elles exercent leur action, ainsi qu’à l’expérience de la population dans sa vie quotidienne.

Je souhaiterais souligner le point suivant : le fait que les lois de la biologie soient universelles n’empêche pas les créatures vivantes d’être radicalement différentes. Il se passe quelque chose d’analogue au niveau des lois de la communalité. Celles-ci exercent leur action dans un « biotope social » propre à tel ou tel groupement humain et se manifestent donc sous diverses formes dans la réalité. Prenons l’exemple de l’Etat soviétique. Il est né et s’est développé en accord avec des lois universelles : les règles communales régissant la structure et l’évolution de l’Etat. Cependant, ce processus s’est déroulé dans des conditions propres à la Russie de l’époque. C’est ainsi que l’étatisme soviétique a trouvé un terreau favorable dans son homologue tsariste auquel il a emprunté certains traits. Néanmoins, l’Etat soviétique s’est constitué en un organe nouveau, et n’est en aucun cas une continuation de l’Etat tsariste qui lui a servi de substrat.

L’ANALYSE

Dans tous ses ouvrages consacrés à la société socialiste, Alexandre Zinoviev analyse les éléments spécifiques du type social communiste : la structure des cellules, la répartition des biens matériels, les relations communautaires, l’organisation de l’appareil d’Etat, le Parti, l’économie et la planification, l’idéologie et la culture etc. Dans le cadre de cet article, je me propose de décrire brièvement trois éléments constitutifs de la société communiste, renvoyant le lecteur intéressé par ces questions à l’œuvre sociologique d’Alexandre Zinoviev. Dans Le Communisme Comme Réalité, le penseur russe insiste sur le fait que l’analyse doit être complétée par une synthèse qui livrera au chercheur des informations nouvelles concernant le système social communiste. Dans ses mémoires, le penseur russe note que les gens de sa génération ont « touché du doigt » les mécanismes profonds de ce système, comme s’ils avaient vécu dans un gigantesque laboratoire où se déroulait une expérience scientifique en grandeur nature : la naissance et la formation d’une nouvelle société.

LA CELLULE

Dans ses ouvrages de sociologie, Alexandre Zinoviev analyse la cellule de la société communiste sous différents angles. Je privilégierai dans cet article deux directions d’analyse : la structure de la cellule et le travail effectué en son sein (2). Les cellules, autrement dit les associations dans lesquelles les individus sociaux gagnent leur vie, se divisent en deux catégories : les cellules productives fournissant à la société des biens et des services : un magasin, une usine ou bien un hôpital, et les cellules communales assurant la préservation et l’intégrité du corps social, ainsi que l’ordre public : un département administratif, une unité militaire, un tribunal etc. Au sein des cellules se mêlent des phénomènes d’ordre différent : les facteurs professionnel et communal, en particulier. Une fois encore, le logicien isole des éléments qui sont confondus dans la réalité. La différence entre les phénomènes cités ci-dessus n’est pas toujours évidente. Les flatteries à l’égard du chef afin d’obtenir une promotion, les calomnies à l’encontre des collègues ou bien la création de postes sans utilité réelle au sein de l’entreprise, sont des exemples de phénomènes liés à la communalité ; une prime accordée à un bon travailleur ou bien la réorganisation d’un atelier en fonction d'une tâche à effectuer, sont des exemples de facteurs liés au professionnalisme. Alexandre Zinoviev note que les règles de l'organisation communale sont dominantes au sein de la cellule socialiste, déterminant notamment le type de travail effectué par les citoyens.

Les cellules sont créées par décision des autorités. Bien que différant par certains facteurs : la taille ou l’activité exercée par exemple, leurs structures sont similaires sous de nombreux rapports : les relations chefs-subordonnés, la présence d’organisations diverses (Parti, Jeunesses Communistes), les procédures d’avancement et de punition etc. Au sein des cellules, la hiérarchie est d’ordre administratif et, du directeur à l’employé le plus modeste, chacun reçoit en fonction de son rang. Les rapports fondamentaux sont les relations communautaires de commandement et de subordination. Ajoutons que les cellules n’ont pas besoin d’être rentables pour perdurer et que leurs activités s’effectuent dans le cadre d’un plan conçu par l’entreprise elle-même, avant d’être approuvé par les autorités. Le plan acquiert alors force de loi. La société tout entière, sorte de macro-cellule, est constituée de l’entrelacs de ces entités standardisées.

Afin d’illustrer la différence existant entre les cellules des sociétés occidentiste et communiste, Alexandre Zinoviev utilise souvent dans ses ouvrages l’exemple de deux restaurants de même taille. Dans l’établissement occidental, les employés affectés à la cuisine et au service seront nettement moins nombreux que leurs collègues du restaurant communiste, et ils travailleront beaucoup plus intensément que ces derniers. Le personnel chargé de l’administration et de la direction du restaurant sera lui aussi bien plus nombreux dans l’établissement communiste que dans son homologue occidental. Quant aux salaires des employés de ce dernier, ils seront plus élevés que ceux de leurs collègues du restaurant communiste qui « arrondiront leurs fins de mois » en pratiquant toutes sortes de malversations visant à augmenter leurs revenus. La différence tient au fait que l'entreprise privée occidentale est dominée par les règles du professionnalisme, ainsi que par celles du capitalisme contraignant l'entreprise à réaliser des bénéfices. Les lois de la communalité y sont réduites à la portion congrue, alors qu'elles sont dominantes dans l'entreprise communiste.

Le sociologue russe note d’ailleurs qu’en règle générale, pour un même type de travail, les salariés d’un établissement communiste gagnent moins que leurs homologues occidentaux. En revanche, ils travaillent nettement moins que ces derniers, sont moins soucieux de la qualité de leur travail et ne connaissent pas les difficultés liées à l’entreprise occidentale : crainte du chômage, domination patronale, pressions de toute nature visant à augmenter la productivité etc.
L’adage affirmant qu’il n’existe pas de mal sans bien est tout à fait à sa place dans le domaine social. Alexandre Zinoviev insiste sur le fait que, dans le domaine en question, le positif est indissolublement lié au négatif.

L’APPAREIL DU PARTI

La question du Parti au sein d’une société communiste est examinée sous différents angles dans tous les ouvrages d’Alexandre Zinoviev en général, et dans La Maison Jaune en particulier. Le sociologue russe analyse l’appareil du Parti, les organisations de base, l’aspect historique de la formation du Parti etc. Dans ce paragraphe, je me propose d’approfondir le rôle du Parti en tant qu’appareil. Je souhaiterais faire quelques remarques préliminaires.

Comme nous l’avons vu précédemment, la société communiste découle de l’action de règles organisant les masses en un tout unique. Dans une société comprenant des millions d’individus et disposant d’une structure complexe de production de biens matériels et de services, la socialisation des moyens de production conduit à la formation d’un gigantesque appareil d’Etat. Alexandre Zinoviev insiste sur le fait que la société socialiste donne aux lois de la communalité la possibilité de déployer toutes leurs potentialités, faisant de l’Etat le maître absolu de toute la société.

Cette gigantesque structure étatique est extrêmement hiérarchisée et regroupe des milliers de fonctionnaires, nommés et non point élus. Ces derniers reçoivent des biens matériels en fonction de leur rang hiérarchique. Conformément aux règles de l’organisation communautaire, un chef doit recevoir plus de biens qu’un subordonné, étant donné que la position sociale du premier est supérieure à celle du second. L’appareil d’Etat remplit à la fois des fonctions de pouvoir au niveau de l’ensemble social : gestion de la société par l’idéologie, et des fonctions d’administration des différents secteurs de la vie sociale : production des biens et des services, éducation des jeunes gens, défense du pays etc.

Quant au Parti au sein d’une société communiste, Alexandre Zinoviev explique au lecteur qu’il n’est pas un parti au sens occidental du terme, soit un groupement structuré entrant en relation politique avec le pouvoir d’Etat. Une même dénomination recouvre des phénomènes différents, induisant le chercheur en confusion.

Dans La Maison Jaune, l’auteur explique qu’il est fondamental de différencier les organisations de base du Parti, présentes dans toutes les cellules, de l’appareil composé de sa hiérarchie de comités : comité de district, de région, de république, comité central. Selon l’auteur russe, il existe une véritable « cassure » entre les organisations de base du Parti, servant de « vivier nourricier » à l’appareil, et le rôle assumé par ce dernier. Composé de sa hiérarchie de comités, l’appareil du Parti est le cœur ou le pivot de tout l’appareil d’Etat.

Le rôle central de l’appareil du Parti se traduit par un système que l’historien russe Michael Voslensky nomme « la double commande » dans son ouvrage : La Nomenklatura (3). Dans l’Union Soviétique de l’époque brejnévienne, à chaque ministère ou à chaque groupe de ministères de compétences voisines, correspond une section du Comité Central du Parti Communiste. L’action du ministère se trouve donc contrôlée par la section correspondante de l’appareil du Parti. Au niveau de l’ensemble du pays, le Comité Central constitue l’organe directeur du corps social, alors que les autres administrations d’Etat apparaissent plutôt comme des ramifications de ce noyau qui représente le pouvoir de la société communiste.

Au Comité Central, véritable « saint des saints » de l’appareil du Parti, se concentrent des fonctionnaires qui, à des degrés divers, incarnent le pouvoir. Les lois de la conduite communautaire se manifestent avec force sous forme de comportements carriéristes, d’intrigues, de coups bas, de machinations de toute sorte, de constitution de clans et de coteries … Dans son ouvrage cité ci-dessus, Michael Voslensky note que les fonctionnaires de l’appareil sont prêts à « mettre en pièces » l’un des leurs, au moindre signe de faiblesse de ce dernier ! Cela permet de donner au lecteur une idée de « l’atmosphère » régnant dans les hautes sphères du pouvoir, ainsi que du type d’homme adapté à ce milieu.
Dans ses ouvrages, Alexandre Zinoviev explique que l’appareil du Parti, composé de ses milliers de fonctionnaires, correspond parfaitement à l’essence du pouvoir communiste.

L’IDEOLOGIE

Selon Alexandre Zinoviev, l’idéologie est l’un des éléments constitutifs fondamentaux de la société communiste. Issue de la nécessité de vivre en commun, l’idéologie est un moyen de survie pour un ensemble social. A ce titre, l’idéologie est un phénomène essentiellement communautaire. Dans la société socialiste, l’Etat est le maître absolu d’un domaine comptant des milliers de journalistes, de professeurs, d’écrivains, de membres du Parti … Tout cet ensemble s’est mis en place à l’époque stalinienne. Dans son œuvre, le penseur russe divise la sphère idéologique en trois composantes essentielles : la doctrine, le mécanisme chargé d’élaborer les thèmes idéologiques et de les diffuser, ainsi que l’état idéologique de la population (la psychologie collective) qui se forme sous l’effet de nombreux facteurs, dont fait partie l’idéologie.

Dans le cadre de cet article, je souhaiterais approfondir la question des moyens dont l’idéologie dispose pour mener à bien sa mission fondamentale qui consiste à orienter la conscience et le comportement des masses dans une direction visant à solidifier l’ensemble social. En effet, l’idéologie ne se contente pas de fournir aux citoyens des idées destinées à satisfaire leur curiosité intellectuelle, elle joue aussi un rôle de régulateur du comportement des individus sociaux. Quelques remarques avant d’aborder ce thème. Le marxisme fut la doctrine idéologique officielle de l’ancienne Union Soviétique. Durant l’époque stalinienne, le marxisme fit l’objet d’un important travail de remaniement de la part des spécialistes de l’idéologie afin d’adapter cette dernière aux conditions de vie de la population soviétique. Certaines thèses appartenant au marxisme prérévolutionnaire disparurent alors que d’autres éléments furent inclus dans l’idéologie d’Etat. C’est ainsi que les écrits de Joseph Staline firent désormais partie des « classiques du marxisme ». Afin qu’elle puisse mener à bien sa mission de sauvegarde de la société, l’idéologie dispose de moyens qui ne se résument pas seulement à la diffusion de thèmes et de slogans sur les ondes, dans les livres ou dans les journaux. Parmi les moyens en question, l’organisation des rituels (cultes) occupe une place de choix : culte du chef ou bien culte de l’ennemi extérieur et intérieur. Arrêtons-nous quelque peu sur ce dernier point.

Le fonctionnement de la société entraîne nécessairement des conséquences négatives. Alexandre Zinoviev note qu’il existe dans la société un mécanisme communautaire profond qui consiste à subjectiviser les phénomènes objectifs : il faut trouver des individus que les citoyens estimeront responsables de leurs maux. Ces « coupables » joueront le rôle de victimes rituelles et l’ennemi intérieur est le bouc émissaire tout désigné. Dans un petit article intitulé : La Société Idéologique, publié dans : Ni Liberté Ni Egalité Ni Fraternité, Alexandre Zinoviev donne l’exemple de campagnes anti-alcooliques. Les hautes instances de l’Etat lancent une campagne destinée à lutter contre les contrevenants aux lois concernant l’alcool ( alcoolisme sur le lieu de travail, troubles de l’ordre public consécutifs à la consommation d’alcool etc.) Dans l’ensemble du pays sont arrêtés et jugés de véritables coupables, mais aussi des marginaux, des déviants. Le châtiment de l’ennemi intérieur permet à l’Etat de se procurer des détenus, qui seront utilisés comme main-d’œuvre bon marché, mais il agit aussi comme régulateur de la conscience des gens (les limites à ne pas dépasser !)

Dans ses ouvrages, Alexandre Zinoviev insiste sur le fait que l’idéologie exerce son action sur la pensée et sur le comportement des individus ; son rôle organisationnel est énorme et essentiel à la survie de l’ensemble. Selon le penseur russe, l’idéologie constitue l’un des piliers fondamentaux de la société communiste.

LA SYNTHESE

La théorie d’Alexandre Zinoviev repose sur son expérience de logicien. Elle représente une variante de la méthode du système. En mécanique classique, les corps solides et leurs interactions forment un système que le chercheur soumet à l’étude. D’une façon analogue, le logicien russe conçoit la société humaine comme un système composé d’objets sociaux : individus et associations, en constante relation d’interdépendance.

Après avoir analysé les principaux éléments constitutifs du système, Alexandre Zinoviev propose d’élaborer une synthèse. A ce stade, l’idée du penseur russe est de doter les systèmes sociaux de grandeurs mesurant des propriétés telles que la stabilité, le dynamisme, la vitalité, l’endurance etc. Alexandre Zinoviev définit, par exemple, cette dernière propriété comme la capacité d’un système de maintenir l’intégrité de l’ensemble social en cas de pertes graves provoquées par des émeutes intérieures de grande ampleur ou bien par une guerre longue et éprouvante. Des grandeurs de cette nature livreront au chercheur des informations nouvelles sur la nature du système : ses points forts et ses points faibles, par exemple.
Dans le cadre de cet article, je n’aborderai pas la question du pouvoir heuristique de la théorie zinovievienne. Je me contenterai de soumettre à l’appréciation du lecteur un scénario.

UN SCENARIO POUR LE FUTUR

Le scénario que je propose au lecteur au terme de cet article est bâti sur une idée que développe Alexandre Zinoviev dans l’un des derniers chapitres de son ouvrage : Vivre. Ce scénario est une fiction qui met en scène, dans un premier temps, un « futur possible ». Dans un deuxième temps, j’examine de quelle façon la théorie zinovievienne permet de jeter un éclairage sur le système social qui se construira à l’avenir, si cette fiction devient réalité. Ce système orientera alors l’humanité dans une direction nouvelle.

Ce scénario repose sur une série d’hypothèses. En premier lieu, imaginons que, dans les siècles ou les millénaires à venir, un conflit d’une ampleur colossale s’étende à l’ensemble de la planète et fasse disparaître la quasi-totalité de l’humanité. En second lieu, supposons que, quelque part sur terre, des hommes aient réussi à survivre et à conserver des caractéristiques culturelles et biologiques propres au genre humain, évitant par exemple la dégénérescence causée par l’utilisation d’armes bactériologiques très puissantes. Imaginons enfin que nos rescapés, confrontés à un environnement hostile issu de la guerre, soient placés face à l’alternative : soit la mort, soit l’union en un ensemble.

En vertu de la théorie zinovievienne, il est légitime de penser que ce processus d’union en un ensemble, se déroulant de surcroît dans des conditions défavorables à la survie, engendrera un système dominé par les lois de la communalité. Ce nouvel ensemble structuré aura donc de nombreux points communs, tant du point de vue de son organisation que de ses règles internes, avec les systèmes du passé dans lesquels les lois de la communalité ont joué un rôle essentiel. Il présentera aussi de nombreuses similitudes avec le système socialiste qui est né en Russie dans des conditions catastrophiques. Sur la base de la théorie zinovievienne, nous sommes donc en droit de penser que cet ensemble du futur et les systèmes du passé dominés par la communalité auront en commun des éléments constitutifs fondamentaux : un appareil idéologique centralisé, par exemple. Ce dernier sera chargé de diffuser auprès des citoyens des thèmes et des slogans appartenant à une doctrine dont nous n’avons aucune idée aujourd’hui. Afin d’être efficace, cette idéologie du futur devra cependant correspondre aux conditions de vie de cette société nouvelle, construite sur un champ de ruines.
Quelle serait donc l’attitude du Président Ronald Reagan s’il se trouvait confronté à cet oiseau Phénix d’un nouveau genre, surgissant de ses cendres ? Nul doute que le Président des Etats-Unis déplorerait, d’une voix empreinte de gravité, la renaissance de l’Empire du Mal !

Dans le premier article de cette série, intitulé : Ma Rencontre Avec Alexandre Zinoviev, j’avais noté que le penseur russe analysait dans son œuvre des phénomènes universels qui ont joué un rôle dans l’histoire passée de l’humanité, et qui continueront d’exercer une action à l’avenir. A mon sens, Alexandre Zinoviev a tracé des voies radicalement nouvelles dans le domaine de la connaissance des grands systèmes sociaux … Ces voies sont ouvertes à qui voudra bien les emprunter !

(1) les termes « socialisme », « communisme » ou « société de type soviétique » désignent le même système social
(2) dans un article consacré à la communalité :  Des Rats et Des Hommes, j’ai présenté la cellule sous l’angle des rapports communautaires existant entre ses membres
(3) P.Belfond, 1980

Le Journal de
Fabrice Fassio