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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

LES MESAVENTURES DE LA BELLE EUROPE

Plusieurs ouvrages d’Alexandre Zinoviev témoignent de l’intérêt que le philosophe russe porte à l’Europe, je pense en particulier à : La Grande Rupture, L’Occidentisme, Les Confessions d’un Homme en Trop. Quant au philosophe lui-même, n’a-t-il pas déclaré à plusieurs reprises qu’il se considérait comme un écrivain français ? Il est vrai que l’écho de son œuvre fut important dans plusieurs pays européens, la France et l’Italie en premier lieu. Il me paraît intéressant de présenter au lecteur quelques aspects de la pensée d’Alexandre Zinoviev concernant l’Europe, son passé et son avenir.  

LA CIVILISATION OCCIDENTALE

Selon le philosophe russe, une civilisation est constituée par un ensemble de pays entretenant entre eux des relations régulières et possédant plusieurs facteurs fondamentaux en commun, sans pour autant former une organisation structurée dirigée par un Etat. Dans le cas de la civilisation occidentale, née à l’ouest de l’Europe, l’héritage gréco-latin et la religion chrétienne sont deux exemples majeurs de ces facteurs culturels communs. Jusqu’au vingtième siècle, l’Europe demeurera le cœur d’une civilisation qu’Alexandre Zinoviev considère comme étant la plus brillante de l’histoire de l’Humanité. En affirmant être un penseur européen, le philosophe russe entend à mon sens non seulement exprimer sa reconnaissance aux pays qu’ils l’ont accueilli, mais surtout se situer dans la lignée des créateurs des valeurs culturelles qui sont partie intégrante de cette civilisation.

L’ENVOL

A l’ouest du continent européen, apparaît aux environs de l'an mil une forme nouvelle d’organisation sociale que les historiens nommeront la féodalité. Celle-ci se caractérise par un certain nombre d’éléments spécifiques : la domination des hommes liée à la possession de la terre, la pyramide vassalique, l’autarcie économique, le pouvoir de la religion etc. Ce système social dotera les Européens d’un mode de vie commun d’un bout à l’autre de la Chrétienté d'Occident. Cependant, ce n’est que plus tard, à l'époque de la Renaissance, que la civilisation ouest-européenne prendra son envol. Le phénomène est éminemment perceptible dans le monde de la culture, au sens élitiste du terme : les sciences, les arts et les lettres. Dans tous ces domaines, des créateurs apparaissent et bouleversent des connaissances que les contemporains croyaient définitivement acquises. Un génie universel comme Léonard de Vinci est le symbole même de ce bouillonnement culturel. A la fois peintre, sculpteur, écrivain, philosophe, ingénieur, inventeur et savant, le Toscan innove dans tous les domaines !

L’APOGEE

Selon Alexandre Zinoviev, la civilisation ouest-européenne, ou occidentale stricto sensu, atteint son apogée aux XVIIIème et XIXème siècles, au moment où naissent les Etats-nations : l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne etc. Napoléon, figure emblématique de l'occidentisme en devenir, n’est-il pas « un faiseur de nations » ? A cette époque, les Européens inventent des formes d’organisation nouvelles : un type d’économie que l’Ecossais Adam Smith théorisera dans son célèbre ouvrage : Recherche sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations, ou bien un type de pouvoir que des penseurs comme John Locke ou Charles de Montesquieu analyseront. Ces éléments structurels constitueront un système qui sera dénommé plus tard « le capitalisme » (l’occidentisme selon la terminologie d’Alexandre Zinoviev). C’est aussi à cette époque que des Européens émigrent vers d’autres continents et fondent des nations nouvelles au premier rang desquelles se trouvent les Etats-Unis. La civilisation ouest-européenne devient la civilisation occidentale lato sensu, englobant des nations qui n’appartiennent pas au continent européen. L'Europe agit aussi à la façon d’un aimant attirant d’autres pays qui commencent à graviter autour de son orbite : la Russie, par exemple. En 1835, dans son remarquable ouvrage : De la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville notera l’existence de deux pôles à la périphérie de l’Europe : les Etats-Unis à l’ouest et la Russie à l’est. Le penseur français prédira d’ailleurs que ces deux pays se développeront différemment ! Quant à Alexandre Zinoviev, il expliquera dans ses mémoires : Les Confessions d’un Homme en Trop, que l’un des grands mérites de la Révolution d’Octobre fut de permettre à tous les jeunes Russes d’aller à l’école. Celle-ci transmettait aux enfants et aux adolescents les valeurs culturelles de la civilisation occidentale.

LE DECLIN Selon Alexandre Zinoviev, au cours du siècle dernier, se produit une grande rupture. Pour la première fois depuis des siècles, les peuples européens ne jouent plus un rôle moteur de premier plan dans l'histoire de la planète. Deux guerres mondiales particulièrement dévastatrices, la fin des empires coloniaux, une faible natalité, la montée en puissance d'autres pays sont autant de causes, parmi d'autres, qui expliquent un tel phénomène. Dès 1945, des hommes politiques et des intellectuels européens avaient pris conscience de ce déclin et la construction d'une Europe nouvelle leur avait semblé un moyen d'enrayer cette "maladie". Une Europe unie aurait plus de "poids" face aux Etats-Unis et à l’Union Soviétique ; elle assurerait en outre aux industriels européens un vaste marché intérieur. L’idée de l’intégration était en marche.

L’INTEGRATION EUROPEENNE

A l’heure actuelle, la construction européenne est avant tout de nature économique. L’Union Européenne est devenue une zone de libre-échange. Capitaux et citoyens circulent sans entraves, une monnaie unique favorise le commerce des marchandises entre pays tiers et de grands groupes industriels et financiers européens se sont créés au sein de l’Union. Dans son ouvrage consacré à l’occidentisme, le philosophe russe explique qu’il est encore trop tôt pour prédire la forme que prendra le processus d’organisation des hommes, mais que certains traits du processus en question sont déjà visibles. Dans cet ouvrage, Alexandre Zinoviev fait référence à deux types de problèmes auxquels l'Europe contemporaine est confrontée. Il me paraît intéressant de nous arrêter quelque peu sur cette question. Le premier problème est lié à la communalité, c’est-à-dire à tout ce qui a trait à la gestion des hommes. La démocratie parlementaire est un type de pouvoir qui s’est épanoui dans le cadre de l’Etat-nation et elle n’est pas « mécaniquement » transposable à un ensemble supranational. Au niveau du pouvoir législatif, Il est peu probable que le Parlement de Strasbourg acquière un jour les attributs du Congrès américain. Le contrôle exercé par le Parlement sur la Commission ou sur le Conseil des Ministres est très limité. Quant au pouvoir exécutif, il est actuellement constitué de responsables des pays membres, délégués par les différents états de l’Union. Les Commissaires sont de hauts fonctionnaires, nommés et non point élus, en charge d’une fonction de proposition et d’exécution. Dans ce domaine, c’est donc l’aspect non démocratique qui prévaut. A l’avenir, il sera très intéressant d’examiner vers quel type de communalité va évoluer cet ensemble supranational qu’est l’Union Européenne.
Le second problème est lié au facteur humain. Certes, l’occidentisme a doté les Européens de traits communs qui se révèlent dans leurs actions collectives, mais l’histoire des peuples européens ne se résume pas seulement au rapport que ces derniers entretiennent avec leur système social. Les Anglais, les Français, les Allemands ou les Italiens ont une histoire et une culture propres qui ne vont pas disparaître d’un coup de baguette magique, même si ces spécificités s’amenuisent à l’avenir. En cas de graves difficultés intérieures, l’Europe résisterait-elle à la secousse ou y aurait-il risque d’une désintégration semblable à celle qui a eu lieu dans un autre ensemble supranational aujourd’hui défunt : l’Union Soviétique?

L’AMERICANISATION

L’américanisation est une lame de fond qui balaye tout sur son passage : la littérature, le cinéma, la musique, les émissions télévisées, les modes vestimentaires et alimentaires etc. La langue des Etats-Unis s’impose dans le monde entier comme le seul vecteur international de communication et l’idéologie ancre dans les esprits, d’une façon souvent insidieuse, l’idée que le mode de vie américain est le meilleur qui soit et qu’il convient au monde entier de l’adopter. Si l'on entend le mot "culture" au sens large, soit l'ensemble des façons de vivre d'un groupe humain, il est alors indéniable que l’américanisation remporte en Europe de grands succès et qu’elle agit dans le sens de la destruction des cultures nationales. Dans un entretien extrêmement intéressant avec la revue hispanophone Rebelión (1), Alexandre Zinoviev note que, dans ce domaine, l’effondrement de l’Union Soviétique a porté un coup terrible aux Européens ; cette dernière constituait un contrepoids qui a disparu à la fin du siècle dernier. En ce qui concerne l’Europe, il existe actuellement peu de résistances à l’américanisation, à la différence de ce qui se produit dans d’autres parties de la planète, extérieures à l’Occident, où l’américanisation est perçue plus largement comme une vaste opération idéologique d’occidentalisation. Un phénomène de ce type fait naître beaucoup de réticences, dans le monde musulman en particulier.
Les lignes qui précèdent ne doivent pas être interprétées comme une attaque à l’encontre des Etats-Unis. Les règles de la conduite communautaire (communale) s’appliquent aussi bien aux individus vivant au sein d’une même société qu’aux groupements humains contraints de tenir compte les uns des autres. En vertu de ces règles, si un peuple a intérêt à dominer un autre peuple et s’il a la capacité de le faire, il le fera. En essayant de créer un monde à leur image et à leur ressemblance, les Etats-Unis ne font que développer des instruments destinés à asseoir leur domination sur l’ensemble de la planète. Leur comportement est donc normal, c’est-à-dire conforme aux règles de la communalité régissant les rapports entre les peuples.

Selon la légende grecque, Zeus n’a point hésité à utiliser la ruse afin de contraindre la belle Europe, objet de toutes ses convoitises, à devenir son épouse. Le roi des dieux de l’Olympe se métamorphosa en taureau et enleva l’innocente princesse qui avait commis l’imprudence de monter sur le dos de l’animal. A ma connaissance, la légende ne précise pas si cette union résista à l’épreuve du temps. En tout cas, force est de constater que le stratagème de Zeus, pour être efficace, n’en manque pas moins d’élégance. A la différence de « l’idylle » entre le roi des dieux et sa captive, le mariage entre Européens fut basé sur l’adhésion volontaire de toutes les parties. Cependant, seul l’avenir nous apprendra si le caractère librement consenti de l’union est pour cette dernière une garantie de longévité.

(1) Rebelión, Entrevista a Alexandr Alexandrovich Zinoviev, 11 juin 2001

Le Journal de
Fabrice Fassio