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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

MON PARCOURS

Je suis né en 1954 à Cherbourg, ville portuaire française baignée par la mer de la Manche. Un lieu : près du centre-ville, non loin d’une très belle église, s’étend une plage que les gens nomment « plage Napoléon ». Face à la mer, une impressionnante statue de bronze représente l’Empereur à cheval, le bras droit tendu, inspectant les travaux de fortification de la rade destinée à nous protéger de la perfide Albion ! Une époque : en 1954, les troupes du général Giap écrasent le contingent militaire français d’Extrême Orient pris au piège dans la cuvette de Dien-Bien-Phû. Défaite humiliante. Le temps de l’empire colonial français est révolu et le général de Gaulle, dont l’aura est immense dans le pays, l’a parfaitement compris.

 Après avoir suivi des études secondaires  dans une école catholique de ma ville natale, j’entrai en 1971 à la faculté de philosophie. En ce lieu régnait une atmosphère « post soixante-huitarde » qu’il est très difficile d’imaginer aujourd’hui. Les journaux muraux poussaient comme champignons après la pluie et appelaient à militer, à se réunir, à stigmatiser, à manifester etc. Le marxisme, sous sa forme la plus caricaturale, avait quasiment acquis le statut d’idéologie officielle de  la faculté de sciences humaines. Personne ne trouvait grâce aux yeux de personne et, dans les Assemblées Générales, tout le monde s’ingéniait à conspuer tout le monde : les maoïstes attaquaient avec férocité les communistes orthodoxes qualifiés de « sociaux impérialistes », les « orthodoxes » se querellaient avec les trotskystes qui eux-mêmes dénonçaient les comportements déviationnistes des uns et des autres …  Mai 68 avait laissé de nombreuses séquelles, ce qui expliquait ces comportements outranciers dans une faculté qui était traditionnellement considérée comme étant « de gauche » . L’université entière était ainsi divisée en facultés « de gauche » et  facultés « de droite » ; c’est ainsi que je fus confronté avec violence, pour la première fois de ma vie, au clivage idéologique : gauche-droite, dont la force demeure très grande dans le pays.  Mes parents, que je perdis très jeune, soutenaient l’action de Charles de Gaulle.  Malgré cette ambiance «  surréaliste » peu propice à l’étude, j’obtins une licence de philosophie, puis une maîtrise dans le même domaine.

Jeune étudiant, j’avais commencé à adopter une position très critique à l’égard de la philosophie. Des pans entiers de l’enseignement qui nous était dispensé se résumaient en des logorrhées  dénuées de sens. Je continue aujourd’hui de penser que la philosophie a besoin d’un profond « aggiornamento » si elle veut constituer un apport réel à la culture contemporaine. En 1976, la découverte des  Hauteurs Béantes, premier ouvrage publié en français par Alexandre Zinoviev,  me conforta dans mon attitude critique et me montra surtout qu’il existait une autre voie. J’évoque cette question dans mon article : Ma Rencontre avec Alexandre Zinoviev. Je me suis lancé avec passion dans l’étude des œuvres du philosophe russe tout en commençant à travailler dans le secteur de l’enseignement privé et public, sans toutefois chercher à faire carrière.

Je soutins avec succès une thèse de doctorat de troisième cycle en sciences sociales au début de 1981. Cette année-là vit la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle et l’entrée de nombreux députés socialistes à l’Assemblée Nationale. L’accès de François Mitterrand à la magistrature suprême fut un événement qui souleva les passions et laissa peu de gens indifférents. A mon sens, l’alternance au plus haut niveau du pouvoir était souhaitable à la stabilité du pays.  La gauche se coula aisément dans le moule des institutions de la Vème République que le général de Gaulle avait façonnées, et commença à gouverner le pays.

Quatre années plus tard, la naissance de mon fils, Florent, me procura une grande joie. Florent étudie actuellement le droit à l’université et se destine au métier d’avocat. Cette année 1985 correspondit à un changement de l’image de l’Union Soviétique en Occident. L’heure de la Gorbimania était sur le point de sonner et une vaste campagne idéologique allait se déclencher dans les pays occidentaux. J’ai fait référence à cette question dans mon article : Un Occidental en Trop. La presse française accueillit très « fraîchement » les ouvrages d’Alexandre Zinoviev consacrés aux réformes menées par le  Secrétaire Général Mikhaïl Gorbatchev (1); ces écrits ne correspondaient pas à la nouvelle donne idéologique mise en place dans les pays occidentaux. Notons au passage que la Gorbimania fait partie de ces vastes opérations médiatiques dont les buts sont divers : inciter les foules à voir un film à gros budget, d’une stupidité inouïe, ou bien ancrer dans les traditions d’un pays un produit américain, la  mascarade  macabre du nom d’Halloween représentant un triste exemple de ce type d’ancrage ! Ces campagnes commerciales et idéologiques sont monnaie courante dans la France d’aujourd’hui.  Je pense qu’elles se développeront à l’avenir.

En 1988, je publiai un livre à compte d’auteur centré sur les travaux d’Alexandre Zinoviev en logique : Alexandre Zinoviev, les Fondements Scientifiques de la Sociologie. Cet ouvrage ne fut pratiquement pas diffusé. Mon second livre : La Nature du Communisme selon Alexandre Zinoviev, n’eut guère plus de succès  Si même un écrivain de renommée internationale comme Alexandre Zinoviev rencontrait des difficultés à faire éditer ses ouvrages, que pouvait faire un chercheur solitaire inconnu de tous ? Deux ans plus tard, en accord avec Alexandre Zinoviev, le professeur Michael Kirkwood, spécialiste international de littérature russe (2), me proposa de collaborer à un livre centré sur la pensée du philosophe russe. Malheureusement, l’ouvrage ne vit jamais le jour. J’avais déjà l’expérience des difficultés de la vie, mais ce nouveau coup du sort fut particulièrement rude à encaisser. Néanmoins, je n’ai  jamais oublié le geste de Michael Kirkwood à mon égard et je  profite de  cette occasion pour lui renouveler mes remerciements.

En l’an 2000, confronté à de graves difficultés personnelles, je quittai l’Europe et j’entamai un « tour du monde » qui me conduisit dans l’Océan Indien, en Amérique  et en Afrique où je vis actuellement. Durant ces années d’errance, j’ai  travaillé comme formateur dans des entreprises privées ou comme professeur dans les lycées français de l’étranger. Tout en cherchant  une source de revenus, j’ai continué d’approfondir les thèses d’Alexandre Zinoviev. Je m’intéresse aussi depuis longtemps à la logique, aux mathématiques ainsi qu’à  la culture russe, et j’ai tenté d’améliorer mes connaissances dans ces divers domaines.

En 2007, Polina Zinoviev, fille d’Alexandre et d’Olga Zinoviev, me fit l’honneur de m’inviter à participer aux Journées Internationales de Moscou qui seront consacrées en novembre 2008 à son père. N’étant pas certain de me rendre en Russie à cette date, je fis part à Polina Zinoviev de mon projet de rédiger une série d’articles centrés sur les différents aspects de l’œuvre du philosophe russe. Elle accepta non seulement mon idée, mais me proposa de surcroît de publier mes études. Je lui répondis immédiatement que j’attendais ce moment depuis une trentaine d’années ! Les articles qui se trouvent sur le site Internet d’Alexandre Zinoviev sont donc le fruit d’un long travail de recherche, que j’ai souvent accompli dans des conditions matérielles  difficiles. J’espère qu’ils aideront le lecteur à comprendre une œuvre unique en son genre, qui constitue un ensemble à multiples facettes d’une extrême profondeur.  

  Je ne sais pas si je reviendrai un jour à Cherbourg vérifier si la plage Napoléon est toujours baignée par la mer de la Manche et si l’Empereur continue d’inspecter les travaux de fortification de la rade. Cependant, même si ces éléments constitutifs de mon passé sont encore présents aujourd’hui, cela n’ôtera pas les inquiétudes qui sont les miennes quant à l’avenir de mon pays.  

 

Kinshasa, le 30 janvier 2008
 

(1)   Je pense en particulier à : Le Gorbatchévisme, Perestroïka et Contre perestroïka, Katastroïka, Vivre. (2)    Le professeur Michael Kirkwood est co-auteur de : Alexander Zinoviev as Writer and Thinker, 1988, Macmillan Press  

Le Journal de
Fabrice Fassio