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ALEXANDRE ZINOVIEV


F.Fassio:

DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET

Cette étude se situe dans le prolongement de l’article : Physique et Logique,  Logique ou Physique, dans lequel je présentais au lecteur un aperçu des travaux réalisés par Alexandre Zinoviev en logique, lorsqu’il était professeur à l’université de Moscou. Parallèlement aux travaux en question, le philosophe russe a élaboré un certain nombre de méthodes permettant au chercheur solitaire d’analyser des systèmes aussi complexes que le communisme ou l’occidentisme. Dans cet article, je souhaiterais présenter au lecteur un exemple des principes méthodologiques nécessaires à la compréhension des grandes sociétés contemporaines. 

LA SCIENCE ET LE CHERCHEUR

   L’étude exhaustive  d’un grand ensemble social exige un bataillon de spécialistes, du matériel statistique, la collecte de nombreuses informations ainsi que des mesures. Tout cela n’est évidemment pas à la portée d’un seul homme, aussi talentueux soit-il ! Que peut donc faire un chercheur solitaire ?
Dans son ouvrage : Sans Illusions, Alexandre Zinoviev nous propose l’exemple suivant : à l’époque de Léonid Brejnev, existait dans la société soviétique une tendance à une disparité de plus en plus grande entre les niveaux de vie des habitants de l’ancienne Union Soviétique. A condition de disposer de nombreux moyens, du type de ceux que j’ai évoqués en début de chapitre, il est possible de mettre au point des données très précises : le rapport entre les niveaux de vie des couches les plus favorisées et de celles qui le sont le moins, ou bien la mesure de la vitesse d’écartement entre les deux  extrêmes : les plus riches et les plus pauvres.
Un travail de cette nature ne relève pas de la compétence du chercheur solitaire qui ne dispose pas des moyens nécessaires pour élaborer de telles mesures. En revanche, il existe des procédés d’analyse individuelle, des méthodes, donnant au sociologue isolé la possibilité d’obtenir une image grosso modo exacte de la société. En l’occurrence, grâce à  ces procédés, le chercheur solitaire  constatera l’inégalité croissante entre les niveaux de vie sans fournir de mesures précises.
Cet exemple me semble être de nature à bien « délimiter la frontière » entre les deux types de moyens et de résultats.

  LA DIALECTIQUE

    Le célèbre philosophe allemand Karl Marx a utilisé,  dans son ouvrage : Le Capital,  une méthode qu’il nomme « la dialectique ». L’idée était la suivante : étant donné que le chercheur ne peut faire usage de méthodes expérimentales en sociologie, comme il le ferait en physique ou en chimie, il doit élaborer des procédés d’analyse  propres au domaine social. La capacité d’abstraction, les postulats théoriques et les déductions appliquées au cours changeant et complexe des processus sociaux sont des exemples des procédés en question.
Karl Marx a donc utilisé cette méthode dans : Le Capital, obtenant d’ailleurs des résultats intéressants, sans livrer au lecteur une description précise de sa méthodologie.
C’est à ce travail que s’attellera Alexandre Zinoviev en 1954 lorsqu’il rédigera sa thèse intitulée : La Méthode du Passage de l’Abstrait au Concret. Le chercheur russe décrira les procédés utilisés par Karl Marx dans son étude de la société capitaliste. Ultérieurement, le philosophe russe fera usage de cette méthode,  partie intégrante de la dialectique, afin de mener ses propres recherches consacrées à la société communiste (socialiste). Ces procédés de nature logique permettent d’obtenir des résultats dans le domaine social où il n’est guère possible de pratiquer l’expérimentation en laboratoire. Au chapitre suivant, je souhaite proposer au lecteur un exemple destiné à illustrer l’utilité de cette méthode.

    DE L’ABSTRAIT VERS LE CONCRET  

A l’instar des émeutiers français s’attaquant en 1789 à la Bastille, symbole de l’absolutisme royal, les révolutionnaires russes d’Octobre qui prenaient d’assaut le Palais d’Hiver de Petrograd rêvaient d’égalité et de justice. Ils n’étaient pas les seuls. Beaucoup d’entre nous se sont posé, se posent et se poseront des questions telles que : pourquoi les hommes ne sont-ils pas égaux ? comment se fait-il que les richesses soient  réparties d’une façon inique? pourquoi chacun ne reçoit-il pas des biens en fonction de son travail ? Afin de répondre à ce type d’interrogations, Alexandre Zinoviev a utilisé la méthode du passage de l’abstrait vers le concret dans son ouvrage : Le Communisme Comme Réalité. Quant à moi, l’analyse que je propose dans ce chapitre est basée sur les travaux du philosophe russe.

Soit le postulat suivant :

(1) : chaque élément d’un système social reçoit des autres éléments autant qu’il leur donne.

 Dans la vie quotidienne, nous connaissons tous des situations où, à travail égal, des individus reçoivent des récompenses identiques, mais nous observons aussi de nombreux cas où les hommes utilisent, par exemple, leur position sociale ou leurs « relations » pour acquérir des richesses sans fournir un travail en échange. En revanche, personne n’a jamais observé et n’observera jamais le postulat (1). Ce principe est une abstraction construite par le chercheur,  par voie de réflexion logique, sur la base de l’étude de cas concrets. Après avoir élaboré la proposition (1), le chercheur la considère comme l’ultime fondement des choses. Il bâtit ensuite un raisonnement de nature logique qui consiste à supposer que le principe (1) s’incarne dans la réalité sociale et à décrire les formes que prend ce processus de concrétisation. Je propose donc au lecteur de descendre graduellement de l’abstrait vers le concret.

Admettons à titre d’hypothèse que S soit une société contemporaine, complexe du point de vue de la production des biens et des services, divisée en chefs et subordonnés et fortement hiérarchisée.  Au sein de S, un individu A donne aux autres membres de la société un certain nombre de choses : son temps passé au travail, les connaissances nécessaires à l’accomplissement de sa tâche, sa fatigue nerveuse ou bien les risques encourus. En échange de cela, il reçoit un salaire, des avantages en nature, des récompenses honorifiques etc. En eux-mêmes, le donné et le reçu ne sont guère comparables : comment mettre en balance un salaire et la fatigue nerveuse ?

Nous venons d’admettre que S comprend de nombreux facteurs : des talents inégalement répartis, des professions très diverses, une hiérarchie complexe etc. En  premier lieu, faisons donc abstraction  de ces facteurs et posons notre regard exclusivement sur les citoyens de S exerçant des professions identiques ou des travaux exigeant approximativement les mêmes capacités physiques et intellectuelles. Dans ces cas-là, les hommes ont un « mécanisme » d’évaluation du donné et du reçu à leur disposition. En effet,  il est relativement aisé de mesurer ce que deux individus A et B donnent à la collectivité et reçoivent de celle-ci, à condition que les travaux exercés par A et B soient identiques ou facilement comparables. Dans un tel cas, les membres de S veillent d’ailleurs à ce que les deux hommes soient récompensés en fonction de leurs apports respectifs et, à travail égal, A et B recevront donc une quantité égale de biens, même s’il existe de nombreuses dérogations à la règle.

En second lieu, intégrons maintenant les facteurs dont nous avons fait abstraction antérieurement, franchissant ainsi une dernière étape en direction du concret. S est une société complexe comprenant des formes diverses d’activité. Un problème se pose alors : comment mesurer le travail d’un ministre et celui d’un chercheur scientifique, l’activité d’un général d’armée et celle d’un ouvrier d’usine ?

Dans le cas de professions différentes et quasi incomparables, les hommes ne disposent pas d’un « mécanisme » leur permettant d’évaluer les apports respectifs de plusieurs individus. Ils n’ont qu’un seul critère d’évaluation utilisable : la position sociale des citoyens.  Si un individu C est un chef et si D est son subordonné, la position sociale de C est supérieure à celle de D. C estime d’ailleurs que son apport à la collectivité est plus important que celui de D et qu’il doit donc recevoir plus de biens que ce dernier. A l’échelle de la société, cela revient à appliquer la loi suivante :

(2) : chaque membre de S reçoit des biens en fonction de sa position sociale.

 La règle (2) est une loi fondamentale de l’organisation des masses en un tout. Si les membres de S  refusent d’accepter officiellement la loi (2) en tant que principe de répartition des richesses, les chefs prendront illégalement ce qui leur revient de par leur rang hiérarchique. Le principe selon lequel un chef reçoit plus de biens qu’un subordonné engendre en S une inégalité dans la répartition des richesses. En outre, la  reconnaissance officielle de la règle (2) conforte la position sociale des individus, en particulier celle des chefs haut placés, qui utilisent leur situation pour accroître leurs avantages. Si le ministre  reçoit 10 ou 20 fois plus de biens que le petit employé du ministère, ce n’est évidemment pas parce qu’il travaille 10 ou 20 fois plus que son subordonné ! Au sein de la société S, l’injustice dans la répartition des biens est alors avérée. Elle  est pourtant une conséquence de la concrétisation  de notre postulat abstrait qui affirme que chaque individu reçoit en fonction de ce qu’il donne.

 La méthode du passage de  l’abstrait au concret appliquée à une société communautaire, semblable à S, permet de comprendre la nature des « mécanismes » générateurs de deux phénomènes inextricablement liés : l’égalité et l’inégalité en matière de répartition des richesses. Les individus sociaux n’ont pas le pouvoir d’abolir cette injustice que représente à leurs yeux le fait que certains d’entre eux puissent acquérir des richesses sans fournir de travail en échange. Les hommes de demain,  à l’instar de ceux d’hier et d’aujourd’hui, sont donc condamnés à lutter contre l’ampleur de l’inégalité et de l’injustice.    

    Dans Le Communisme Comme Réalité, Alexandre Zinoviev note qu’élaborer des principes méthodologiques, dont les procédés du passage de l’abstrait au concret sont un exemple, signifie aller à contre-courant des modes contemporaines. Le philosophe russe explique au lecteur que le chercheur, en l’absence de cette méthodologie, s’interdit d’analyser des phénomènes du type de ceux qui sont décrits au chapitre précédent. Le caractère spécifique du domaine social requiert des méthodes scientifiques qui lui sont adaptées et qui reposent sur la puissance de la raison.


Le Journal de
Fabrice Fassio